
HIVER 2010
CAROLEEN LAMOTHE
Texte : Suzanne ChiassonCombien peuvent dire qu’ils savaient dès le tendre âge de cinq ans ce qu’ils voulaient faire lorsqu’ils seraient «grands»? Sûrement, très peu! 
Mais la petite Caroleen Lamothe savait déjà au Jardin d’enfants qu’elle voulait devenir enseignante. Eh bien, elle n’aurait pas pu faire un meilleur choix de carrière, parce que c’est avec brio, enthousiasme et un savoir-faire extraordinaire qu’elle s’est acquittée de son rôle en éducation.
Née le 23 février en 1956, aînée de cinq enfants, Caroleen a été élevée sur la rue Beverley tout près de l’église St-Ignace, choix délibéré de son père canadien-français. Comme sa mère était écossaise et ne parlait pas français, la petite famille Lamothe se retrouvait dans une situation minoritaire à l’école St-Ignace, la seule école de langue française en 1962, puisque la majorité des familles de cette époque était composée de deux parents francophones. Edmond Lamothe, qui travaillait à l’Abitibi (« l’usine de papier »), tenait à ce que ses enfants apprennent sa langue maternelle, donc il leur parlait toujours en français alors que Maman Sarah s’adressait nécessairement en anglais. C’était précurseur de ce qui allait devenir de rigueur lorsque Caroleen débuta sa carrière d’enseignante en 1976. Lorsqu’elle était en 6e année, Caroleen allait aider Soeur Marthe tous les samedis matins. Elle faisait des corrections, découpait, bref, agissait quelque peu en tant qu’aide à l’enseignante, et elle adorait ça! Qu’elle avait hâte de se retrouver face à ses propres élèves!
Ayant complétée son école secondaire à Lakeway où Maurice Goudreau était l’enseignant du français et chef en orientation, elle se dirigea vers «l’École Normale» de Sudbury, (ce qu’on appelait anciennement l’École des Sciences de l’Éducation). C’est donc en septembre 1976 qu’elle prit charge de sa première salle de classe, une 2e année à la petite école Cardinal Léger sur la rue Henry, sous la direction de Mme Mariette DeMarchi (maintenant Mme Taylor). Elle y demeura 5 ans, puis en 1982, elle fut acceptée pour enseigner à la base
militaire de Baden-Soelingen en Allemagne. Quelle aventure pour une jeune célibataire de 25 ans, quitter sa famille, ses amies et son nouvel ami Randy, et partir seule pour enseigner à l’école Baden Junior, en Europe! Quel courage! Son assignation : une classe francophone combinée d’élèves au Jardin et en première année, grand total de 14 élèves. «C’était fameux!» proclame-t-elle. «Les voyages, les gens qu’on rencontrait… Quelle chance de rencontrer des gens avec des philosophies d’éducation différentes, puisqu’ils venaient de partout au Canada» C’était vraiment la crème de la crème qui était embauchée, parce qu’à tous les ans, il n’y avait qu’une centaine d’ouvertures aux deux bases militaires canadiennes de Lahr et de Baden, mais plus de 300 enseignants faisaient la demande d’emploi. Les élèves étaient donc les filles et les fils des militaires et des enseignants civils qui étaient en prêt de service au Département de la Défense Nationale. Comme c’était une base peuplée surtout d’anglophones, il n’y avait que peu d’élèves francophones. On accordait une grande liberté dans le choix de programmes et de méthodologie, et il y avait une abondance de matériel. Le paradis terrestre de l’éducation, quoi!
De retour au Canada en 1984 après deux années féériques parsemées de voyages et d’aventures, Caroleen se retrouva à l’école Notre-Dame–des Écoles en 6e année, sous la direction de M. Robert Martel, poste qu'elle détient pendant 7 ans. Puis c’est en 1990, après 14 ans en salle de classe, qu’elle fit la transition à l’administration, acceptant un poste de directrice-adjointe à l’école Ste-Jeanne-d’Arc sur le chemin Rankin, avec Mme Sylvie Mackey à la direction. Ses assignations ont alterné entre la 5e et la 6e année, et la classe de comportement, ce qu’on intitulait la Section 19 à cette époque.
Cinq ans plus tard, elle accepta un nouveau défi : celui de Coordonnatrice en programmation scolaire afin de remplacer Mme Denise Martel qui était en prêt de service au Ministère de l’éducation. Un an plus tard, elle revint à l’école Notre-Dame- des-Écoles, cette fois en tant que directrice d’école. Elle y demeura 5 ans, jusqu’à ce que la Loi 160 apporte des changements importants qui auraient pu affecter son ancienneté. Afin de protéger cet aspect, elle décida de rester avec l’AEFO (Association des Enseignants de l’Ontario) Elle accepta donc en 2000 le poste de titulaire de classe de la 8e année à l’école secondaire Notre-Dame-des-Grands-Lacs, un nouveau défi dans sa carrière multi-dimensionnelle.
Finalement, se voyant approcher de la retraite et n’ayant donc plus à s’inquiéter de son ancienneté, Caroleen revint à Notre-Dame-des-Écoles en tant que directrice d’école, à la grande joie du personnel enseignant, pour y passer les 3 dernières années de sa carrière remarquable.
C’est donc aussi avec grande tristesse qu’enseignantes, élèves et parents ont dû accepter en juin 2009, le départ de leur directrice, collègue et amie tant aimée! Caroleen avait toujours à cœur l’éducation des élèves à sa charge. En tant qu’enseignante, elle savait stimuler chez ses petits le goût d’apprendre et le défi de faire de son mieux. Par exemple, en entrant en salle de classe le matin, les élèves tentaient immédiatement de résoudre le problème quotidien qu'elle avait inscrit au tableau. Il y avait aussi une « Pensée du jour » pour les encourager et les motiver.
Caroleen excelle dans l’organisation et la gérance du temps et s’il y avait un concours dans ce domaine, elle
serait de loin la gagnante! D’après sa grande amie Bernadette-Clément-Socchia, elle est à 5 pas devant tout le monde, et les problèmes sont minimisés parce qu’elle les prévoit et les aborde d’avance. Elle maîtrise la combinaison de tâches afin d’économiser le temps; par exemple, lorsque ses enfants étaient petits, elle apportait ses corrections à l’aréna afin de les faire en regardant leur joute; ou bien elle faisait son jogging pour se rendre à l’aréna et accomplissait ainsi son heure d’exercice et son devoir an tant que mère. Mais le comble fut lorsqu’elle accoucha de son premier enfant: elle terminait sa maîtrise en éducation mais avait un dernier examen à écrire, alors on dit que c’est entre ses contractions qu’elle a écrit cette dernière assignation! Jamais une seule minute de perdue! Comme l’a si bien dit Annie Cresta lors de la belle grande fête préparée pour honorer Caroleen lors de sa retraite : «Chaque matin, 86,400 secondes lui ont été allouées. Une seule seconde, elle n’a certainement pas l’intention de gaspiller! » C’est ainsi que Caroleen ne marchait pas pour se rendre d’un bout à l’autre de l’école: elle courait, en talons hauts!!! Cependant la hauteur des talons diminuait au fur et à mesure que la journée avançait. On dit que sa vitesse normale était 100 kilomètres à l’heure! Ouf! C’est fatigant juste à y penser!
Caroleen était grandement appréciée pour son engagement envers l’éducation et son dévouement autant envers les élèves qu’envers le personnel enseignant. En tant que directrice, elle n’a jamais oublié le rôle et la contribution primordiale de l’enseignante de la salle de classe. Elle démontrait une compréhension extraordinaire envers son personnel enseignant, tentant d’alléger leurs maintes responsabilités afin qu’ils et elles puissent concentrer leur énergie envers les élèves. Par exemple, elle gardait courtes les réunions du personnel (on les appelait les réunions « express ») et fournissait de la réglisse et des pâtisseries afin d’apaiser l’appétit et les nerfs à la fin d’une longue journée parfois stressante; elle supervisait toutes les pratiques de ballon-panier; elle réussit à se procurer de l’équipement d’entraînement et l’a mis à la disposition du personnel et des élèves dans l’ancien gymnase de l’école Notre-Dame-des-Écoles, ainsi que des « Smartboards », genre d’ordinateur qui permet de projeter sur le mur et qui facilite la communication avec les élèves. Comment a t’elle pu fournir ce matériel dispendieux avec un budget restreint? « Je suis économe de nature, donc l’argent que j’ai pu sauver dans un domaine a été acheminé vers cet équipement. » Doit-on remercier son côté écossais pour ce trait de caractère qui a si bien servi??? Elle était aussi championne à formuler des horaires extraordinaires, autant pour les gardes pendant les récréations que pour le temps de gestion; il va sans dire que cette tâche, qui peut sembler assez simple en soit, est réellement d’une complexité frustrante si on tient compte de toutes les activités, les sujets, les obligations et surtout, de l’importance de faire en sorte que les horaires soient justes et équitables pour tous. En plus, les mots d’encouragement ne manquaient pas, ainsi que le sourire et les anecdotes drôles afin de diffuser les moments de tension inévitables dans une journée surchargée de travail.
Quant aux élèves, Caroleen a toujours adoré les enfants donc il va sans dire qu’elle tenait à cœur le bien-être de ces derniers. Elle a avoué qu’elle a toujours pleuré le dernier jour d’école en juin parce qu’elle s’attachait tellement à ses élèves. Mais c’est lorsqu’elle est devenue mère de famille qu’elle a commencé à voir ses élèves d’une façon différente: ce n’était plus seulement des écoliers qui venaient à l’école pour recevoir une éducation: c’était d’abord et avant tout des enfants. « Étant mère m’a aidé à être meilleure prof, être prof m’a aidé à être meilleure mère », avoue-t-elle. « Pensez comme une Maman », disait-elle au personnel enseignant; ce fut un conseil sage et bien apprécié. Avoir ses enfants, c’est ce qui est devenu un moment déterminant dans sa carrière puisque cela lui a permis de développer cette compassion et cette empathie envers les élèves et les parents de ces enfants précieux.
En plus de la patience et du respect envers les enfants, Caroleen a appris en enseignant que ce qui est important dans l’éducation, ce n’est pas le Curriculum, mais plutôt ce qu’on donne aux enfants au niveau du cœur. Elle a constaté qu’on n’oublie pas les enfants même après plusieurs années. Elle en rencontre souvent au Mail, et ils sont toujours contents de saluer Mme Lamothe. Caroleen avoue qu’elle est plus fière de ses dernières années dans l’enseignement que de ses premières. «Vingt ans, c’est jeune! (lorsqu’elle a commencé à enseigner). Je n’avais pas beaucoup d’expérience de vie. Si j’avais à recommencer, je raffinerais plus mes premières années d’enseignement» Elle se rend compte aussi qu’elle avait plus de savoir-faire et était plus calme la deuxième fois qu’elle a pris la direction de l’école. Il n’y a rien comme l’expérience!
Si elle avait un bâton magique et qu’elle pouvait changer quelque chose dans le monde de l’éducation, elle apporterait plus d’égalité pour tous afin que chaque enfant ait les mêmes chances, par exemple en offrant
de plus petites classes, plus de petits groupes d’élèves, plus d’éducatrices (aide-enseignantes) en salle de classe afin d’aider ceux qui en ont besoin. N’est-ce pas que ça serait idéal!
Parlons maintenant du côté personnel et familial de notre vedette. En 1985, elle épousa Randy Porter, puis en 1988 elle donna naissance à leur fille Geneviève; 3 ans plus tard, leur fils Alex est né. Geneviève complète sa quatrième année en Linguistique française et Sociologie à l’Université Laurentienne de Sudbury. L’année prochaine, elle planifie poursuivre avec sa maîtrise. Alex, lui, entame sa première année d’étude en Génie chimique à l’Université d’Ottawa ayant gagné une bourse provinciale de $20,500, le Canada Millenium Scholarship Foundation Excellence Award pour 2009. Caroleen est vraiment fière de voir que ses enfants ont tous les deux choisi de poursuivre leurs études universitaires en français. « J’ai un cœur français que j’ai développé de plus en plus avec les années. » Son père serait fier de savoir ça, puisqu’il tenait tant à sa langue maternelle, lui aussi! Dans un discours prononcé sans notes à la fête de retraite de Caroleen, Alex a remercié sa mère pour deux grands cadeaux, (entre autres) qu’elle lui a fait: le français et le piano. C’est grâce à son influence qu’il a développé sa fierté francophone; grâce aussi à son acharnement et à son encouragement qu’il a poursuivi les leçons de piano pendant 12 ans, au point où il peut jouer avec grande facilité (comme Geneviève, d’ailleurs). Geneviève aussi a remercié sa mère pour l’impact important qui a
déterminé qu’elle est devenue la personne qu’elle est aujourd’hui. On lui disait toujours qu’elle ressemblait tellement à sa mère, non seulement physiquement, mais aussi au point de vue personnalité et caractère. Si cela l’agaçait au début, elle en est très fière aujourd’hui, reconnaissant que c’est le plus beau compliment qui soit. En plus de ses deux beaux enfants, Caroleen est aussi très reconnaissante envers son époux Randy qui l’a toujours épaulée dans ses entreprises. «C’est grâce à lui que j’ai pu travailler comme directrice. Il a pris beaucoup de relève avec les enfants. C’est lui qui s’occupait de l’épicerie et des repas. Il m’aidait aussi avec le travail scolaire, par exemple avec l’achat des aliments pour les petits-déjeuners à l’école…»
Côté loisir, Caroleen s’adonne depuis des années au jogging. Le conditionnement physique est très important pour elle, et elle a toujours réussi à y consacrer du temps. C’est un passe-temps qu’elle partage avec son amie Bernadette et aussi avec sa fille qui est tellement semblable à sa mère, qu’elles ont la même enjambée en courant, complètement synchronisées! En hiver, elle aime beaucoup le ski de fond et a hâte de s’y adonner plus souvent. Un autre passe-temps préféré, c’est de faire de la pâtisserie. Caroleen est reconnue pour ses délicieux biscuits et ses gâteaux au fromage sans pareil. Avant la naissance de ses enfants, elle faisait du curling dans une équipe mixte, et elle a recommencé ce sport cet hiver puisqu’elle a plus de temps libre à sa disposition. De plus, elle a commencé un jardin potager l’été passé et elle compte poursuivre cette activité l’été prochain.
La plus grande influence dans sa vie fut sa belle-mère, Mary Porter, malheureusement décédée en 2007. « J’ai beaucoup appris d’elle. Elle acceptait tout le monde et était toujours positive envers tous. Elle démontrait beaucoup de courage dans le foyer Great Northern Retirement Home où elle fut placée lorsqu’elle ne pouvait plus vivre seule; elle ne se plaignait jamais. Elle a toujours été très patiente avec moi. » Une autre grande influence fut Bernadette, sa grande amie depuis l’âge de huit ans, et finalement, sa famille. « Tu apprends de tes enfants»
Avant de prendre sa retraite, Caroleen avait peur de perdre son identité comme enseignante. Elle
s’inquiétait aussi qu’elle trouverait le temps long, puisqu’elle est habituée à fonctionner à une vitesse vertigineuse. Mais ça ne lui a pas pris longtemps à mettre ces peurs de côté. Elle posa sa candidature pour enseigner la grammaire française à Algoma University de Sault-Ste-Marie. Dès septembre, elle a commencé cette nouvelle étape en éducation, à raison de 90 minutes deux fois la semaine. Comme tout autre engagement, Caroleen s’y donne cœur et âme. De plus, à la grande joie des enseignantes, elle fait de la suppléance dans les écoles de langue française. Quel soulagement pour les parents et les profs de savoir que les élèves sont confiés à une personne si vive, si compétente et si dévouée! Cela ne l’empêche pas de faire quelques voyages avec son cher époux. Déjà, en septembre, ils se sont rendus à San Francisco pour célébrer sa retraite et ils planifient continuer en faire autant. Elle est contente qu’elle pourra aussi consacrer plus de temps au ski de fond, aux exercices à Goodlife et à la course.
À quelqu’un qui veut se lancer dans l’enseignement, elle leur dirait que c’est une carrière qui offre beaucoup de variété, de défi et la chance de faire autre chose ( e.g. direction, conseillère…) « Tu peux faire une différence! Mais prépare-toi à travailler le soir : ce n’est pas du 9 à 4. Tu dois aussi avoir la peau dure parce que tu ne peux pas apporter les enfants chez-toi (malgré ta bonne volonté) Finalement, il est important de reconnaître ses limites dans l’enseignement. » Impossible de faire l’impossible!
Ce qui a le plus étonné Caroleen dans l’enseignement, c’est le rythme et le nombre de changements qui ont surgi pendant les 33 années de sa carrière. « Enseigner aujourd’hui, ce n’est plus la même chose. Les enfants étaient plus innocents en 1976» Quelques-uns de ces changements? « La charge du travail, le curriculum, la façon d’évaluer, les responsabilités, les ordinateurs qui donnent accès à bien des choses, mais avant tout, les changements dans la société. Il y a beaucoup plus d’exigences envers la profession puisque les enseignants doivent maintenant répondre à plusieurs problèmes de la société. Par exemple, avec la grippe H1N1, les profs doivent s’assurer que les élèves se lavent les mains 4 fois par jour. Tout ce qui se passe en société, on le retrouve dans l’enseignement. Il y a plus d’obésité? Alors on doit offrir l’éducation physique à tous les jours. » En réalité, on peut dire que la salle de classe est une mini-société en soi qui reflète ce qu’on retrouve à l’extérieur des quatre murs de l’école.
Caroleen, quel atout tu es pour nos écoles de langue française! Ton professionnalisme extraordinaire, ton engagement envers la francophonie et envers une éducation de qualité, ton dévouement envers les élèves et tous ceux qui oeuvrent au sein des écoles, ton savoir-faire exceptionnel, toutes tes belles qualités, (et cette liste n’est pas exhaustive!) sont un cadeau précieux pour notre communauté, et avant tout, pour les élèves, la raison d’être de nos écoles. Que nous sommes choyés de t’avoir parmi nous! On te remercie humblement de ton apport important. Lynda Carter (Wonder Woman) tasse-toi! Tu as perdu ta place à cette petite francophone de Sault-Ste-Marie!




