
Personalités 2008
PERSONNALITÉ DU MOIS DE JANVIER 2008
RICHARD LEBEL
Texte : Clément Germain Richard est un artiste dans l’âme jusqu’au bout des doigts. Ça se voit en entrant dans sa maison à Haviland Bay.
Il l’a bâtie de ses propres mains en pièces de 8" par 8" équarries. Il a tout fait lui-même avec l’aide de Patricia, son épouse, à l’exception de l’électricité. Il a aussi reçu de l’aide à monter les pièces de toit. À force de bras, ils ont monté les six premiers rangs de billots équarris pour former les murs. Ensuite, Richard s’est fabriqué un treuil afin de monter les plus hauts. Le résultat en vaut vraiment la peine. On peut voir toute la patience et l’amour que le couple a mis pour construire son nid et réaliser un rêve qu’ils avaient depuis longtemps. Habitant une petite maison à quelque quatre cents mètres de là, Richard a passé bien des heures à construire entre ses quarts de travail à l’Algoma Steel. Heureusement qu’il a pu prendre sa retraite en 2000 et se consacrer entièrement à sa maison et son jardin, parce qu’il ne faut pas oublier sa première passion, le jardin. J’en reparle un peu plus loin.
En entrant dans la maison, la bonne chaleur du poêle à bois nous invite à nous détendre. Une grosse poutre attire l’attention. En réalité, c’est un tronc d’arbre sculpté en relief avec des motifs de la nature. Un beau paon empaillé s’y trouve perché, déployant sa belle queue en éventail. Le haut plafond, de style cathédral vous ouvre l’espace. Un l’escalier donne accès à l’étage supérieur. Richard et Patricia aiment la liberté que leur offre la location de leur maison. Loin des voisins, entourés du jardin de grands arbres, ils peuvent vivre en paix à l’abri des regards indiscrets sans avoir à s’inquiéter.
Mais, commençons par le commencement : Richard est né à l’hôpital Ste-Foy de Drummondville. Alors qu’il est encore bébé, la famille déménage à Thetford Mines. Richard a eu deux frères (l’un est décédé) et une soeur qui demeure maintenant à Lambton.
Richard fait son école primaire à Thetford Mines et y commence son cours classique: éléments, syntaxe, pour finir son année de méthode à Drummondville. Il étudie le latin et le grec, matières au programme à l’époque. Il est content du changement dans une plus grande ville: il a l’impression de commencer à neuf. Première cigarette, première blonde à quinze ans, mais Richard reste près de la nature. À la cave, il garde grenouilles, couleuvres, tortues, un lièvre sauvage ainsi qu’une vingtaine de cochons d’inde, issus d’un seul couple à l’origine.
Mais, l’appel de l’aventure est plus fort. À dix-huit ans, avec un ami, il part sur le pouce pour la Floride. Il traverse le sud américain et se rend en Californie où il rencontre Patricia, d’un an son aînée. C’est le coup de foudre et ils partent ensemble sur le pouce pour rentrer au Canada. Mais, à Portland, Oregon, la frousse leur prend et ils rebroussent chemin jusqu’en Californie pour se faire un peu d’argent. Ils ont peur d’être séparés aux frontières: Patricia retournée chez elle et Richard expulsé au Canada. Donc, un an après son départ de Drummondville, Richard y revient avec une jeune épouse et un peu d’argent en poche. Marié à l’hôtel de ville en Californie, le jeune couple a ensuite dit “Oui, je le veux” devant la congrégation du village natal du jeune aventurier. Quel choc pour Patricia, habituée aux hivers doux de la Californie, d’arriver en espadrilles dans la tempête et le froid mordant du Québec. Mais la froidure importe peu, elle est avec son Richard. Le couple y a vécu cinq ans et c’est là qu’est né un fils: Jean-Pierre. Alors que Patricia s’occupait du bébé et de la maison, Richard travaillait dans une fonderie. Parfait bilingue, il a vite été promu en charge du “shipping”. Il fallait s’y connaître dans tous ces morceaux de pièces de moteur à l’état brut et savoir déceler les failles. Beaucoup de responsabilités pour 3,40$ l’heure. C’est pourquoi un empli à 7$ l’heure l’a attiré à Sault Ste. Marie, Ontario. De plus, unilingue anglaise, Patricia ne se sentait pas toujours la bienvenue au Québec avec l’avènement du séparatisme.
Pendant vingt-cinq ans Richard a été opérateur de machinerie lourde sur les batteries du four à charbon “coke ovens” de l’aciérie Algoma Steel. Comme c’est un emploi difficile, sale et peu prisé des autres travailleurs, l’opérateur a peu de chance d’être mis à pied. La seule trêve que Richard a eu de ce travail a été une grève en 1989 où, avec Patricia, il en a profité pour refaire le toit de sa première maison. Été comme hiver, aucune tempête ne l’empêchait de faire les quarante kilomètres - en plus de négocier la Mile Hill - pour se rendre au travail. Mais c’est avec plaisir qu’après vingt-cinq ans à l’Algoma qu’il a pris sa retraite en 2000 pour se consacrer entièrement à ses passe-temps favoris. Le jardinage et la construction de sa maison qui a pris deux ans et demi, ont eu la priorité.
Artiste jusqu’au fond de l’âme, Richard se voue à des passe-temps qui lui permettent de créer et de donner libre cours à son imagination. D’abord taxidermiste, il a découvert son affinité pour les animaux empaillés lors d’une visite au Musée de Québec maintenant déménagé à l’université de Lévis.
À l’âge de vingt ans, il suit un cours par correspondance de la “Northwestern School of Taxidermy of Omaha.” Il fait de l’empaillage professionnel pendant plusieurs années. Des oursons, têtes de loups, têtes de chevreuils, canard, perdrix, lynx, renards et toutes sortes de petits animaux reprennent vie dans un arrangement artistique pour ses clients. De plus, il monte une quarantaine de poissons chaque année pour l’orgueil des pêcheurs. Aujourd’hui, Richard a pas mal assouvi sa créativité dans ce domaine et ne se livre que rarement à cette activité pour son propre plaisir. Mais tous les oiseaux et animaux empaillés qui peuplent sa maison témoignent de ses accomplissements en taxidermie.
Richard Lebel s’adonne à la sculpture sur bois. Sa préférence est pour la sculpture en relief ou les montagnes. Parsemées dans le jardin ou la maison, ses oeuvres agrémentent le coup d’oeil. Les ponts au-dessus du ruisseau ont tous des garde-fous différents. Les poteaux choisis pour leur forme spéciale soutiennent la balustrade. Chacun est soigneusement sélectionné pour se fondre dans l’ensemble et former un tout esthétique. Michel, le frère de Richard a sculpté un corps de jeune femme enveloppé d’un oiseau pour le poteau qui tient la balustrade pour descendre à son atelier.
Cette pièce de la maison est remplie d’objets intéressants. C’est là que Richard laisse libre cours à son imagination. Plusieurs projets en marche attirent notre attention: les tuiles brisées en mille morceaux pour la céramique, des boules de quille, des bancs de ciment, des pots de colle, des pots de billes multicolores et tout un assortiment de bric et de broc. On peut sentir que Richard est à l’aise dans son atelier. Il y passe des heures à bricoler, peinturer, assembler ou sculpter et quand l’insomnie l’empêche de dormir, c’est là qu’il s’évade dans l’attente du sommeil.
De la fenêtre du 2ième étage, Patricia et Richard nourrissent les oiseaux sur le toit. Ainsi, les écureuils ne peuvent pas voler les graines destinées aux mésanges, gros-becs, pique-bois ou aux sitelles. L’été, ils avaient l’habitude de nourrir les colibris mais ceux-ci ont tellement de fleurs différentes au jardin qu’ils n’ont plus que l’embarras du choix. Dix-huit cabanes d’oiseaux disséminées ici et là permettent à bien des couples d’y faire leur nid. Les oiseaux de toute sorte sont choyés chez Richard et Patricia.
Ils ont déjà eu toute une ménagerie: il y avait dix-huit sortes d’oiseaux domestiques dans leur basse-cour. Un lapin nain côtoyait les poules polonaises, les “cocktails”, les tourterelles, les faisans, les poules de Guinée, les petites poules Bendy ainsi que sept ou huit coqs de races différentes.
Richard a peint beaucoup. Après avoir suivi des cours d’art, il s’est adonné à cette passion. Il dépeint souvent des scènes de la nature mais son sujet favori est encore le surréalisme. “Le talent est une chose mais il faut laisser libre cours à son imagination.” Deux ans de suite, il a remporté le premier prix au concours d’art du carnaval d’hiver, le Bon Soo Art Show.
Il a longtemps été membre de l’Algoma Art Society et à trois reprises, ses oeuvres ont été choisies pour l’exposition de l’Association des artistes du nord de l’Ontario. Ceci signifie que ses toiles ont circulé et été exposées dans quatorze villes du nord de l’Ontario. Richard peint sur toile, sur papier, sur troncs d’arbres coupés en biais ou sur du contreplaqué. Il fait aussi des assemblages et des collages de différents médiums. Il a inventorié cent quatorze photos de ses peintures à l’ordinateur. Comme artiste, Richard utilise beaucoup ce nouvel outil pour assembler des collages à l’ordinateur à partir du programme Photoshop. Ou bien encore il se sert de l’ordinateur pour créer un “fractal” aux couleurs et formes tout à fait extraordinaires. Il en fait alors une seule copie avant de détruire le prototype dans son ordinateur. Ce procédé crée donc une oeuvre originale impossible à recréer de nouveau. “L’artiste d’aujourd’hui doit se servir de sa créativité. Les effets spéciaux à la télé ou au grand écran sont tellement intéressants et diversifiés que l’artiste doit se surpasser pour provoquer ou éveiller l’intérêt des gens. Si le public ne va pas voir tes oeuvres, c’est que tu n’as pas su piquer sa curiosité. On doit entrer en compétition avec tous les autres médias pour attirer l’attention des gens.”
La plus grande oeuvre de Richard, c’est son jardin.
Prenant la terre comme toile de fond, l’artiste la modèle et la transforme en une oeuvre d’art en y creusant un étang bleu, y plantant des arbres verts et des fleurs multicolores. On y trouve roses, lilas, nénuphars, rhododendrons, capucines, oeillets pour en nommer quelques unes. C’est une toile, une tapisserie vivante, changeant à chaque instant selon le vent, la lumière du jour ou le gré des saisons. Richard est comme un maître d’orchestre, agençant les couleurs et les nuances de son grand tableau. Il y a presque dix ans que Richard y travaille mais on ne peut pas ici parler de travail; c’est plutôt un plaisir, une jouissance. Il en rêve, il en parle, il en mange et il en vit.
Des sept étangs, seul le premier a été creusé avec une excavatrice; tous les autres ont pris naissance grâce à la patience, la pelle, la brouette et la force de bras de Richard. Le petit ruisseau qui les alimente n’est que saisonnier et s’assèche en été mais il reste assez d’eau dans les étangs pour assurer la survie des grenouilles, des têtards, et des poissons rouges. Richard espère un jour installer une pompe ou un système d’irrigation pour éviter que le ruisseau ne s’assèche. Les sentiers sillonnant le jardin permettent au visiteur d’admirer toutes les scènes sous leur meilleur angle. Les ponts rustiques ou les bancs placés aux points stratégiques sont une invitation à relaxer et admirer la nature. En été, les colibris s’affairent à butiner d’une fleur à l’autre sans se soucier de la présence des visiteurs. La piste de randonnée pédestre du club Voyageur invite les adeptes de ce sport à faire un petit détour pour se rincer l’oeil.
Mais les animaux à deux pattes ne sont pas les seuls à venir jouir de cet endroit idyllique. Patricia et Richard y ont aperçu perdrix, lièvres, renards, coyotes, raton laveurs, chevreuils, lynx, orignaux, ours et même une bande de loups est venue voir ce que ce jardin avait à offrir. Ils sont repartis bredouilles mais un ourson adolescent a eu plus de chance et s’est empli la panse de la collection de “jack-in-the-pulpit” qu’il a flairée et dévoré goulûment.
Richard doit garder à l’oeil les dépenses nécessaires au jardin. Les nombreux voyages de gravier pour les sentiers ou les plantes rares sont très dispendieux. C’est pourquoi il renfloue son budget en vendant des éclats de cèdre comme bois d’allumage, des bancs de jardin de sa propre fabrication et toutes sortes d’objets décoratifs. Pour agrémenter le coup d’oeil et faciliter la méditation du visiteur, Richard a construit un grand gazebo et est en train d’installer une galerie avec un parapet original à la maison.
Richard doit puiser dans sa réserve de patience quand il crée des mosaïques. Chaque banc en ciment est décoré d’un motif unique et il passe des heures à agencer les couleurs pour former des tableaux originaux. Les billes, les éclats de verre, les tuiles ou tout autre matériau servent à créer un ensemble unique. Son prochain projet? Un immense nid d’oiseau dont les oeufs seront des boules de quille recouvertes de mosaïque.
À l’extérieur, Richard a passé des centaines d’heures à ériger des murs de roches.
Celles-ci recueillies un peut partout servent à retenir la terre autour des étangs ou à marquer les différents niveaux. La variété et l’agencement artistique sont là pour plaire aux visiteurs. Le coup d’oeil change constamment. Plus de quatre-vingt différentes sortes d’hémérocalles ou “day lilies” où la fleur ne s’épanouit qu’une seule journée par année pour se flétrir le soir. Quant à ses quatre-vingt-treize sortes d’hostas, elles sont cataloguées et Richard en connaît plusieurs par leur nom.
Le sarclage des mauvaises herbes direz-vous? Eh bien, Richard l’a réduit au minimum en utilisant beaucoup de paillis. Pour l’engrais, tout est naturel: le couple Lebel fait du compostage presqu’une religion. Tout restant de nourriture, tout ce qui se décompose est donné en pâture au compost. Un contenant destiné à recueillir l’eau de rinçage des boîtes de conserve, aux contenants de yogourt va aussi alimenter le compost. Entre le poêle à bois, le recyclage et le compostage, il en reste très peu pour le dépotoir.
Chaque année, Richard et Patricia ramènent de la ville entre trois cents et quatre cents sacs de feuilles destinés au dépotoir. Ces feuilles servent de paillis, pour le compost ou sont tout simplement enfouies afin de remplir les trous. Le sol s’en trouve enrichi et produit en conséquence. Richard travaille parmi les fleurs et ses arbres pour sa satisfaction personnelle. Il adore aussi guider le visiteur parmi ses amis dont il raconte l’histoire individuelle de chacune. La semence vient de partout: des boutures du jardin botanique de Québec, des douzaines d’hémérocalles différentes de son amie Louise, des achats dans les serres locales ou même des commandes de plants rares dans le sud de l’Ontario. Peu importe la source, il parvient toujours à faire fructifier ses semences (exceptés ses jack-in-the-pulpit dévorés par un ours). Il est aussi très généreux en conseils, en boutures ou en plants pour tous ses amis qui en ont besoin.
Chaque année après la saison des Fêtes, Richard se porte volontaire pour participer au recyclage des sapins de Noël naturels. Il aide le groupe “Clean North” et revient à la maison avec son camion rempli de copeaux pour nourrir son jardin et servir de paillis.
Alors, le printemps, l’été ou l’automne prochain, si vous avez du temps libre, venez rendre visite aux Lebel. Richard et Patricia se feront un plaisir de vous donner le grand tour. Cependant, il faut y retourner à plusieurs reprises: chaque saison a du nouveau à offrir. Vous allez vous rincer l’oeil et pour quelques heures vous ferez partie du grand tableau que Richard prend tant de plaisir à peindre.




