
Personalités 2008
BÉATRICE GRANDBOIS LEDGER
Petit bâton de dynamite…boule de feu…vive et joviale…tout feu, tout flamme… Voilà quelques-unes des expressions qui viennent à l’esprit lorsqu’on pense à Béatrice Grandbois Ledger.
Cette petite dame dynamique, qui ne fait pas tout à fait 1 mètre 50, (quatre pieds onze pouces) dégage plus d’énergie que la majorité des gens beaucoup plus jeunes qu’elle. Elle a fêté ses 86 ans le 5 avril dernier, mais la jeunesse d’esprit et de cœur et l’énergie physique qu’elle démontre sont remarquables et dignes d’envie pour une femme de son âge. Vous pouvez être certains que si vous allez à une soirée de danse et que Béatrice y est présente, vous ne la verrez pas assise pour longtemps! C’est avec zèle et ardeur qu’elle s’adonne à ce passe-temps préféré. Puis si un «violoneux » se met à jouer une musique d’antan, Béatrice se fait un plaisir de l’accompagner en dansant une gigue; non seulement y a-t-il peu de gens qui peuvent entreprendre cette danse traditionnelle de nos jours, mais encore moins le feraient-ils avec l’aise et la vigueur de Béatrice!
Et ce n’est pas tout. Béatrice possède un petit sac très précieux dans lequel elle conserve des trésors qui lui sont très chers:
des cuillères de bois, des mirlitons (kazoo), et son Bonhomme dansant taillé en bois par Rhéal Tauvette, juste pour elle, à l’occasion d’une veillée culturelle qui allait avoir lieu pour des Québécois en visite. Elle avait invité Rhéal à venir faire danser son bonhomme à cette soirée, et à son arrivée il lui tendit le bonhomme en disant : « Tu ne pensais pas que je serais seul sur l’estrade, hein! Voici un bonhomme pour toi! » C’est ainsi que naquit un nouveau talent pour Béatrice, et elle s’acquitte de sa tâche avec joie et fierté. « J’ai toujours mon petit sac avec moi» proclame t'elle. Toujours prête, toujours consentante à partager sa culture avec grands et petits, Béatrice se fait un énorme plaisir de faire le tour des écoles et des foyers pour personnes âgées et faire danser son Bonhomme, danser une gigue ou accompagner les musiciens de son mirliton ou de ses cuillères de bois. La joie se dessine aussi bien sur le visage des enfants que des vieillards qui sont transformés par la magie du Bonhomme dansant et de la petite femme énergique et souriante.
Fille d’Eugène St. Jules et de Marie-Anna Martin, Béatrice est née en 1922, la cinquième de cette famille de huit filles, quatre garçons, suivant René, Raymond, (né en 1914, mais malheureusement emporté par une pneumonie en 1915) ; Hector, Aimé, et Jeanne, la première fille. Ont suivi plus tard : Rolande, Cécile, Germaine, Anna, Léo, le dernier des fils St. Jules, Thérèse et finalement Lilliane, née quelques mois après le mariage de l’aîné René. Béatrice me racontait que puisque René avait quitté la maison avant la naissance de Lilliane, cette dernière a pensé pendant des années que René, cet homme qui venait souvent faire ses visites et égayer la famille, était son oncle et non pas son frère! Une différence d’âge de 22 ans, c’était énorme pour une toute petite!
Cette grande et illustre famille St. Jules a pris racine à Sault-Sainte-Marie au début du 20e siècle. Papa Eugène est arrivé de Val Ombreuse, Québec en 1906 pour travailler les chantiers au nord de la ville, puis lorsqu’il revint en 1907, c’est chez la famille Martin qu’il prit pension. Pépère Charles Martin, lui, maçon, avait quitté Daveluyville au Québec en 1903 pour construire les écluses de Sault-Sainte-Marie. Malheureusement, à son arrivée, le chantier de construction était en grève mais c’est grâce au Père Grenier qu’il se retrouva à Michipicoten pour travailler à la construction de la chapelle de la mission des Ojibwés. Comme le seul moyen de transport était le bateau, Charles et Cézarie Martin ont dû y passer l’hiver. À leur retour au printemps, alors que les limites langagières anglaises de Charles lui fermaient les portes à l’emploi, Charles se rendit compte qu’il y avait une pénurie de restaurants et de maisons de pension à Sault-Sainte-Marie. Intrépide et débrouillard, il se décida à faire construire un restaurant et une pension et y accueillit ses premiers clients en octobre, 1904; puis en 1908, Eugène St. Jules vint y passer quelques jours après un long hiver au chantier. C’est ainsi que Eugène St. Jules et Marie-Anna Martin, fille aînée de Charles, ont fait connaissance. Les noces ont eu lieu trois ans plus tard, le 11 novembre, 1911, à l’église St. Ignace. C’était donc le début d’une grande et belle progéniture qui continue à laisser ses marques à Sault-Sainte-Marie de façon indélébile.
Béatrice a été élevée sur la rue Beverley, juste à côté de l’église St. Ignace, dans la maison que son père avait achetée en décembre 1918. Puisque personne ne possédait d’automobile ni de téléphone, tout le monde habitait autour de l’église, qui était le cœur de la communauté. Cette maison est toujours là et c’est sa sœur Thérèse (Ouellette) qui y habite maintenant. Elle se souvient que c’est chez-elle que les gens se réunissaient pour les rencontres sociales fréquentes. « On n’était pas riche, mais on avait beaucoup de plaisir » affirme t’elle fièrement. « On faisait des danses de famille dans la cuisine avec un gramophone pour la musique. À 5 ans, j’ai appris à giguer juste à regarder Papa faire. Papa était tellement fier de moi! Mon frère Hector était fameux! Il a dansé souvent pour les Concours de talent. » Et c’est ainsi qu’a débuté un passe-temps pour lequel Béatrice se passionne encore. Lorsque je lui ai demandé si elle avait mal aux jambes à giguer, elle réplique : « Ah non. Moi, j’ai pas de bobos. J’ai pas mal nulle part. » Béatrice a encore une vidéo de son père qui danse la gigue. Quel précieux souvenir de cet homme tant aimé, décédé en juin, 1962, seulement six mois après avoir célébré son cinquantième anniversaire de mariage à sa bien-aimée Marie-Anna. Comblé par cette belle fête, il avait déclaré : « Le Bon Dieu peut venir me chercher maintenant »
À l’âge se 14 ans, la petite Béatrice jouait déjà un rôle important dans la famille d’Eugène et de Marie-Anna. « Comme j’étais une des plus vieilles, c’est moi qui m’occupais de la maison à 14 ans. Maman faisait beaucoup de couture. C’est elle qui faisait tout notre linge, alors moi je m’occupais du lavage et des repas. » De nos jours, c’est difficile d’imaginer une petite de 14 ans avec tant de responsabilité, mais dans ce temps-là, les grandes familles étaient la norme et les enfants participaient de façon très active au bon fonctionnement de la maison.
Béatrice avait tout de même eu la chance de continuer ses études jusqu’en 10e année, au Couvent des Filles de la sagesse sur la rue St. George tout près de chez-elle, après avoir complété son éducation élémentaire à l’école St. Ignace (ouverte en 1903) sur la rue Cathcart. À cette époque, même les élèves francophones ne recevaient qu’une heure de français par jour malgré le fait que la majorité des familles du quartier était francophone. (Gravelle, Dubois, Lepage, Lecompte, Levert , pour nommer quelques unes de ces familles) Tous les autres cours étaient enseignés en anglais. L’école n’est devenue bilingue que vers 1933. Même les examens étaient la moitié en anglais, la moitié en français. Cependant Eugène et Marie-Anna exigeaient que les enfants parlent français à la maison, sachant qu’ils apprenaient facilement l’anglais à l’école et dans la rue. Faut croire qu’ils comprenaient déjà la richesse de la langue et de la culture et l’importance de sauvegarder ses racines.
C’est aussi vers l’âge de quatorze ans que Béatrice a rencontré Jean-Louis Grandbois, l’homme qui deviendrait son époux le 31 janvier, 1939, quelques mois avant ses 17 ans. Jean-Louis, lui, avait 24 ans. « C’était un bel homme! », dit-elle. Au début, ils se rencontraient à la patinoire, le pivot social de l’époque, puis ils ont commencé à aller voir des « vues » ensemble. La messe nuptiale a eu lieu à 7 heures du matin, comme c’était la coutume, mais la grande surprise pour elle fut de voir l’église encore décorée en noir pour des funérailles qui venaient d’avoir lieu! Comme toute autre chose, Béatrice n’a pas laissé ce petit contretemps gâcher sa cérémonie. Àprès la messe matinale, le dîner, le souper et la veillée ont eu lieu chez ses parents.
Après avoir aménagé plusieurs appartements, Béatrice et Jean-Louis (Johnny) ont acheté leur première maison sur la Manilla Terrace, et c’est là qu’ils ont partagé leur vie familiale pendant presque 43 ans. « Il fallait louer le haut à 10$ par mois pour pouvoir arriver avec les paiements de maison de 25$ par mois! », déclare en riant Béatrice, laissant sous-entendre que c’est presque incroyable d’imaginer que des paiements d’hypothèque pouvaient être si bas! Il faisait très froid en haut, puisqu’il n’y avait pas de système central de chauffage, et le seul moyen de chauffer le haut, c’était par des grillages dans le plafond pour permettre à la chaleur de monter. Un bon samedi matin, Béatrice eu la surprise de sa vie lorsqu’une fournaise de Eaton lui fut livrée et on lui annonça que c’était déjà payé! « Ça devait être un ange qui est venu à mon secours! Je n’ai toujours pas d’idée qui l’a achetée! Tout le monde était aussi pauvre que nous! » Mystère éternel, mais quel beau cadeau anonyme!
Béatrice et Johnny ne tardèrent pas à débuter leur famille. Jacqueline vint au monde en 1940, suivie de Lucille en 1941 et Jeannine en 1942; puis la famille fut complète avec la naissance de Léo en 1946. Jean-Louis gagnait le pain à travailler à tour de rôle dans les chantiers, au Chromium Mines and Smelting Plant, sur les grues et au Model Dairy, travail qu’il a dû quitter en 1961 pour aller au sanatorium lorsqu’il fut atteint de la tuberculose des reins. Un an plus tard, à son retour, il a commencé à travailler pour Léo, le frère cadet de Béatrice, à faire le remontage des petits moteurs. Béatrice, elle, s’occupait de la maison et des enfants comme c’était la coutume. Comme il n’y avait pas toutes les convenances d’aujourd’hui, cela représentait tout un boulot! En plus de voir au bien-être de son mari et de ses quatre enfants, elle a gardé des enfants de l’Aide à l’enfance, d’abord deux petites sœurs pendant huit ans, ensuite un petit garçon qui est resté avec cette belle famille de l’âge de neuf ans jusqu’à son départ pour les Forces aériennes à l’âge de dix-sept ans, en 1961. Plus tard, elle a travaillé pour la Commission des liqueurs pendant treize ans et à l’âge de 53 ans, cette brave dame a passé son permis de conduire.
Lorsque Johnny est décédé subitement d’une crise cardiaque le 6 septembre 1981, âgé seulement de 66 ans, après 42 ans de mariage, Béatrice n’est pas restée à se tourner les pouces. Elle n’avait que 59 ans, et lorsqu’on lui a demandé de travailler avec des adultes handicapés au Verdi Social Club for the Handicapped Adults, elle n’a pas hésité. Elle a tellement aimé cette expérience, qu’elle s’y rend fidèlement tous les lundis depuis ce temps-là. En 2006, on a fêté ses 25 ans de service auprès de ces adultes. « On joue au Bingo, on leur sert le goûter, on danse, on joue de la musique, puis on fête les occasions spéciales comme Halloween. » Vous pouvez imaginer quel atout c’est pour ces adultes de pouvoir jouir de la présence d’une personne joyeuse et dynamique comme Béatrice!
Elle a continué à vivre dans sa maison jusqu’en 1985 lorsqu’elle épousa Arthur Ledger. « On a passé onze belles années ensemble. On a voyagé beaucoup, on allait danser…puis lorsque je me suis retrouvée seule, j’ai continué à vivre avec fierté. »
Béatrice a profité de toutes les occasions possibles pour voyager et découvrir les coins touristiques. Entre autres, elle est allée au Calgary Stampede, àNew York, àHawaii, à Branson Missouri avec le Sunshine Club. Elle est allée à l’Expo de Montréal en 1967 avec son Johnny et M. et Mme Bert Haman de Wawa, ensuite elle a exploré les pavillons de l’Expo de Vancouver en 1986. Elle est allée au Mexique avec sa fille Jeannine et son gendre Régis. Puis sa grande joie, et celle des gens qui l’accompagnaient , ce fut de se rendre à Magog huit fois! « Je dansais des gigues, je faisais danser mon Bonhomme » Je peux attester que sa présence à ces voyages fut un atout pour tous les participants, puisque j’ai eu la chance de faire ce voyage une fois et Béatrice figurait parmi les participants les plus enjoués. En plus de ces voyages touristiques, Jean-Louis, Béatrice et la famille se rendaient tous les ans à Sainte-Thècle, Québec, pour visiter la grand-mère de Jean-Louis qui a vécu jusqu’à l’âge de 102 ans! Jean-Louis avait quitté cet endroit à l’âge de 15 ans avec son père et son frère Maurice après le décès de leur mère.
D’être dans la huitième décennie de sa vie ne change pas grand chose pour Béatrice, sauf que depuis deux ans elle ne peut plus conduire son auto à cause d’un problème avec ses yeux. Ce qui l’a rendue la plus heureuse dans la vie, c’est d’avoir eu une belle famille et de toujours avoir sa famille (ses frères et ses sœurs) avec elle. « On joue aux cartes ensemble, on va danser ensemble. On se visite beaucoup. On va à la Légion le samedi soir. On aime tous danser.
Germaine gigue bien elle aussi.» Aujourd’hui, il ne lui reste que six sœurs, puisque tous ses frères sont décédés, ainsi que sa sœur Jeanne. « D’avoir des bons enfants, c’est la joie de ma vie. Mes enfants sont tous très bons pour moi. » À Noël, Béatrice se fait un grand plaisir de sortir tous ses enfants et leur famille au restaurant le 27 décembre. « C’est leur cadeau de Noël. Nous sommes 42 en tout, et c’est le seul temps que les enfants se voient tous.» En plus de ses quatre enfants, qui, en passant, demeurent tous ici à Sault-Sainte-Marie, elle a la chance d’avoir 17 petits-enfants et 22 arrière- petits-enfants. Autre chose qui lui donne le plus de satisfaction, c’est d’avoir une bonne santé et d’avoir beaucoup d’amis qui sont toujours là pour elle.
Le conseil qu’elle donnerait aux jeunes d’aujourd’hui, c’est que le mariage, c’est fait à deux et il faut que les deux donnent. Il faut du courage et de la patience pour bien réussir la vie conjugale. Aux personnes qui sont aux débuts de l’âge d’or, voici son credo: « Il faut se mêler. Il y a toutes sortes de choses à l’âge d’or qu’on peut faire; il n’y a pas de raison de s’ennuyer. »
Son secret pour le bonheur? C’est d’aimer son prochain. « J’aime beaucoup le monde, déclare-t’elle. C’est parce qu’on aime le monde qu’on est heureux. » De plus, elle a une grande foi. « Sans ça, t’aurais rien. Si tu tiens à aller à l’église, le Bon Dieu t’écoute et te rend heureuse. » Elle aime beaucoup pouvoir aider. Elle est d’avis que « Si personne n’aide, on ne ferait jamais rien et on aurait rien. »
Béatrice n’est peut-être pas plus haute que trois pommes, mais c’est une grande dame qui rayonne son bonheur en donnant d’elle-même sans y penser deux fois. Quel atout pour notre communauté! Merci, Béatrice, pour ta joie de vivre, ton optimisme et ton beau sourire! Quelle chance nous avons de te compter parmi nous!




