Personalités 2008
PERSONNALITÉ DU PRINTEMPS 2008
ADÉLARD ROY
Texte : Clément GermainAdélard Roy (Ad'lard pour les amis) est le deuxième garçon de Damase Roy et de Arlina Bordeleau.
Une paire de bras de plus pour aider sur la ferme de 168 acres. Située à deux milles au nord-est de Blind River, cette ferme a vu naître onze autres enfants pour une famille de treize, soit huit garçons et cinq filles. Malheureusement quatre d’entre-eux sont déjà décédés.
Tout petit, Adélard avait bien hâte de traire les vaches. Pour son cinquième anniversaire, il a enfin ce qu'il désirait. Toutefois, son père lui a dit: “Maintenant que tu as commencé, c’est ta job de traire cette vache.” La nouveauté a vite tourné à l’ennui mais le travail lui est resté jusqu’à ce qu’il ait deux, trois, quatre et cinq vaches à traire deux fois par jour. “C’est comme ça sur une terre; chacun a sa job et il faut faire sa part.”
En plus de sa ferme de quarante à quarante-cinq vaches à lait, Damase était forgeron et opérait sa boutique de forge à Blind River en semaine. Il ferrait les chevaux, travaillait le métal et réparait l’équipement aratoire de tous les fermiers des environs. M. Roy trimait dur pour nourrir sa famille de treize enfants. Encore aujourd’hui, Jean, un des frères d’Adélard, continue la tradition et élève plusieurs chevaux dont deux gros percherons qui font la belle vie et n’ont qu’à donner des tours aux visiteurs. En hiver, ils tirent le traîneau alors qu’en été, c’est la charrette à foin ou le wagon recouvert de style du Far West.
Le grand p ère d’Adélard, nommé Damase aussi, s’occupe d’un grand jardin qui fournit de bons légumes frais à toute la famille. Plus tard, ce sont les gars qui ont pris la relève du jardinage, Damase fils étant trop pris par sa ferme et sa boutique de forge. Quant à Arlina, elle était trop occupée à élever ses treize enfants pour pouvoir jardiner. Mais elle adorait ramasser les petits fruits et faire des tartes et des confitures.
Adélard a commencé son école primaire à Striker Township où l'on enseignait de la première à la huitième année dans une école d’une seule salle de classe. Ensuite, il a continué à Blind River. Comme tout est en français, il a appris l’anglais dans la rue.
A l’école, Adélard a reçu le surnom de Ti-Guern par son ami Roy Thélaine. Rien de bien spécial parce qu’à Blind River, tous les enfants avaient un surnom. Ses frères et soeurs étaient: Nelly, Mag, Toots, La Mone, Mare, Pike, Mulot, Baptiste, Grand Jack ou Mash pour nommer Noëlla, Marguerite, Simone, Monique, Marie, Louis, Émile, Gilbert, Roland (Grand-Jack) ou Marcel. Seuls Joseph (Jos) et Jean (Ti-Jean) avaient des surnoms un peu moins exotiques.
Comme le travail sur la ferme et à l’école prenait beaucoup de leur temps, il en restait très peu pour les sports. Ti-Guern a à peine appris à patiner et sa carrière de hockey a consisté en quelques parties sur le chemin avec une “pomme de route” gelée comme rondelle. Ce bolide offre un grand avantage: si on le perd dans la neige ou s’il éclate, il y en a toujours beaucoup d’autres pour le remplacer. Un printemps, quand l’eau de fonte a gelé de nouveau, la ferme s’est transformée en une immense patinoire ou on a pu glisser, jouer et patiner quelques jours jusqu’à ce que le dégel reprenne le dessus. Oops. Attention aux clôtures de broche piquantes...
Quand Adélard a grandi à Blind River (où sont aussi nés son père et ses grands-parents paternels), il n’y avait pas encore d ’électricité donc pas de télévision. On écoutait la partie de hockey du samedi soir sur un gros radio à batterie. On avait qu’à recharger la batterie une fois par mois. La réception de la radio était tellement mauvaise qu’il fallait coller l’oreille à la radio et encore on perdait souvent la voix de Foster Hewitt, enterrée par le statique. On pouvait lire la déception sur les visages quand, lors d’un moment crucial de la partie, la voix du commentateur sportif se perdait dans le grésil ; il fallait attendre quelques instants pour que la voix revienne, assez forte pour ne pas être enterrée par la musique des postes américains “Ouf! Maurice Richard a compté!” Quel soulagement!
Adélard nous parle des obsèques de son grand-père Roy. À l’époque le corps du défunt était “sur les planches” c’est-à-dire exposé dans son cercueil dans la salon de la maison paternelle. Imaginez tout le travail et les émotions occasionnées par cette situation. Que de nourritures à préparer, que de fatigue à essuyer pour recevoir parents et amis et ce, souvent pour trois jours. Et les jeunes enfants qui ne comprennent pas pourquoi grand-papa est si froid, ne bouge plus et ne vient pas jouer comme d’habitude. Dieu merci pour nos salons funéraires d’aujourd’hui!
Adélard a commencé à chasser très jeune et il a toujours gardé cette passion pour la chasse. Et même aujourd’hui (il vient d’avoir soixante-quinze ans), il y rêve encore. Son secret pour avoir abattu sa bonne part d’orignaux? “Tu n’as qu’à les appeler et ils viennent te trouver. Trois fois j’ai presque sali mes culottes tellement ils étaient proches”.
Adélard a chassé, seul avec Yvette son épouse, son fils Robert ou un groupe d’amis. Pour mieux se rendre au fin fond des bois, Délard s’est fabriqué deux véhicules tout-terrain à quatre roues motrices à partir de vieilles voitures Volkswagen. Bâti un peu comme un bateau, cet engin flottait et, tiré par une corde, pouvait même traverser une petite rivière. Truc pas mal ingénieux pour atteindre les coins les plus reculés de la forêt où se tiennent les orignaux peu habitués à la présence humaine. Ti-Guern était tellement fier de ses “bush-buggies” qu’il en a construit un pour son ami, Jules Loubert. Dommage qu’il n’a pas fait breveter son invention, il pourrait être millionnaire aujourd’hui.
Adélard ne chasse plus le chevreuil depuis 1954. À neuf heures du matin, ils avaient déjà quatre chevreuils à terre et pour un homme qui n'aime même pas le goût de cette viande sauvage, c’en était trop et il s’est dit: “Plus jamais; c’est la dernière fois!” Et il a tenu parole.
Aujourd’hui, Adélard n’a plus la santé pour chasser l’orignal mais il adore toujours chercher quelques perdrix qu’Yvette se fait un plaisir de faire cuire. Adélard aime aussi la pêche mais c’est seulement sa deuxième passion et en été seulement; la pêche sur la glace c’est trop froid pour lui.
A quinze, ans Ti-Guern voulait aller travailler à combattre le grand feu de la Mississagi près de Peshu Lake. La paye était bonne et les heures nombreuses. Mais Damase n’a jamais voulu le laisser partir.
“Vous savez, à l’époque, à quinze ans on travaillait comme un homme et on était considéré dans le monde des adultes.” Mais son père avait trop besoin de lui sur la ferme. C’est vers dix-sept ans que Ti-Guern a commencé à travailler dans les chantiers. D’abord comme aide-cuisinier, ou “cookie”, il devait se lever à trois heures et demie du matin pour allumer les grands poêles et commencer sa besogne de la journée. Faire à manger et remplir la panse de quarante-trois bûcherons affamés n’est pas une mince affaire. “Il faut en éplucher de la patate.” Adélard a travaillé au millage cinquante sur la route 129, c’est-à-dire à cinquante milles de Thessalon. Il a ensuite gradué au travail dans la forêt à couper du gros pin blanc au “buck-saw” et au godendard. La scie mécanique n’en était qu’à ses tout débuts. C’est un travail plus difficile physiquement mais qu’il préférait aux poêles de la cuisine.
Le quatre mai 1953, Adélard commence à travailler à l’aciérie Algoma Steel. Travail plus stable et assez bien payé, mais qu’il abandonne en 1964 après avoir acheté la ferme paternelle à Blind River. Il transforme sa ferme laitière avec salle de traite et trayeuse automatique en ferme d’animaux à boeuf. Ça requiert moins d’attention constante et moins de présence physique. Plus de traite deux fois par jour et Yvette n’a plus à livrer le lait à tous les clients. Trois mauvaises années consécutives (inondations au temps de la récolte, ce qui n’était jamais arrivé auparavant) changent ses plans. Il redonne la ferme à son père. Adélard peut donc travailler comme journalier et s’occuper de la ferme en soirée et les fins de semaine. C’est alors qu’il commence pour la McFadden Lumber. Neil Fortin lui montre les rudiments de la soudure et il y reste comme soudeur. Ensuite, il a travaillé à Pater Mines de Spragge : “quand on a manqué d’uranium, on a traversé la rue pour miner le cuivre”. C’est pourquoi encore aujourd’hui, Adélard a gardé un intérêt pour tout ce qui a trait aux mines. Il adore explorer et visiter les vieux sites de mines abandonnées. Adélard travaillait la fin de semaine pour Mc Fadden Lumber et quand on a haussé son salaire, il y est retourné à plein temps comme soudeur et forgeron. C’est en 1967, après une absence de trois ans, qu’il décide de retourner à la stabilité d’Algoma Steel et il va y travailler comme soudeur jusqu’à sa retraite en 1992.
Quand à vingt ans il a commencé à travailler à l'Algoma Steel pour la première fois, Adélard pensionnait dans une maison de la rue Georges. Il voyait souvent une petite voisine de quatorze ans jouer dehors et lui demande alors: “Aurais-tu par hasard une grande soeur?” Et Viola de répondre: “Bien sur, elle s’appelle Yvette, a dix-sept ans et te regarde souvent cachée derrière les rideaux de sa chambre.” Il n’en fallait pas plus pour le galant jeune homme. À leur première sortie, un “midnight show” au théâtre Princess de la rue Gore, Adélard qui n’a pas l’habitude de veiller tard est tombé endormi. Mme Comeau, la mère d’Yvette, qui n’appréciait pas les garçons qui fréquentaient sa plus vieille n’avait pas à s’inquiéter de celui-là. Mais Adélard était tombé dans ses bonnes grâces et ne pouvait rien faire de mal à ses yeux.
Toujours est-il que le tout a fini par une basse messe célébrée par le père Isabelle à l’église St-Ignace le quatre juin 1956. Il y aura cinquante-deux ans cette année et ils s’aiment encore autant que jamais. Leur union a donné quatre enfants: Diane, Denise, Robert et Colette (des jumelles siamoises dont mortes à la naissance en 1963.)
Robert est à l’extérieur de la ville. Il travaille à Oshawa comme opérateur de grues ambulantes. Il a deux petites filles alors que Colette a deux garçons et Denise a une fille et deux fils. Yvette et Adélard se trouvent choyés par leur famille. Le téléphone ne dérougit pas: au moins vingt appels par jour. Nicolas vient déblayer la neige alors que Diane vient donner à manger aux oiseaux sauvages et au chien du voisin.
La famille se rencontre souvent au son de la musique et des chants parce que les filles ont toutes une voix adorable. Diane, Denise, et Colette ont fait partie d’un orchestre et elles ont été longtemps le coeur de la chorale paroissiale. Elles tiennent ce talent de leur mère et de leur grand-mère Yvonne Arsenault qui avait toutes les deux une très belle voix. Leurs oncles Comeau étaient tous des joueurs de violon et de guitare. Alors vous pouvez imaginer les chants, les danses, la musique et l’entrain lors des rencontres de famille. Les trois filles jouent de tous les instruments imaginables.
Avec les enfants, Adélard et Yvette ont fait beaucoup de camping. Quand Diane et Denise étaient petites, ils avaient un chalet à Leighs Bay sur une propriété louée d’Algoma Steel. Ce site avait un puit artésien, seule source d’eau potable pour tous les chalets avoisinants. Ce puit avait été creusé par l’armée campée sur ce site lors de la deuxième guerre mondiale pour protéger les installations des écluses et d’Algoma Steel contre une éventuelle attaque aérienne. La famille a aussi visité tous les parcs provinciaux des environs, Brimley ou bien passait ses vacances à Injun Point. Que de beaux souvenirs de ces étés passé en famille; les enfants en parlent souvent.
“On est allé à la messe à St-Ignace de 1956 jusqu’à ce qu’on déménage. Nous avons acheté une maison sur la rue Farquar. Nous avons acheté une maison sur la Frontenac en 1975 et enfin notre dernier déménagement sur la rue Chambers où nous avons acheté une maison de Louis Frenette en 1992. Toutes ces années malgré les déménagements, Adélard et Yvette ont su s’impliquer dans la vie paroissiale. Adélard aimait bien faire cuire les saucisses au fourneau pour les déjeuners paroissiaux. Il a maintenant relégué ce rôle à son gendre, Michel Lacroix qui s’acquitte très bien de cette tâche.
Dans leur vie de couple, Yvette et Adélard adoraient aller danser et ils le faisaient souvent. Ils se sont entourés d’un groupe d’amis, pour la plupart francophones qu’ils fréquentent encore aujourd’hui : “C’est tellement plus facile en français.” Yvette adore le casino mais dernièrement son état de santé la restreint un peu dans ses activités favorites.
Depuis 1993, Adélard se bat courageusement contre le grand “C”. Après une vie passée à respirer les émanations de la soudure et bien des années au “By-Products” du coke noir ou un mélange de centaines d’éléments tous plus nocifs les uns que les autres, tous ces facteurs on fait que le cancer a finalement rattrapé Adélard. Il se bat vaillamment et vit des moments difficiles sans se plaindre. Depuis deux ou trois ans le médecin lui a implanté un “pacemaker” pour aider à régulariser les battements de son coeur. “La vieille pataque ne battait pas assez vite”. Ce qui veut dire que toute soudure est maintenant interdite.
Ad'lard a peu de sensation dans le pieds et les mains ce qui l’empêche de faire bien des choses qu’il voudrait. “Ayant peu de force dans les bras et les jambes, si je me mets à genoux, je n’ai pas la force de me relever”. Il a toujours froid aux mains et aux pieds. Quand il s’amuse dans son garage, il y a toujours deux paires de bottes à réchauffer au-dessus du poêle à bois. Dès qu’il a froid aux pieds, il change ses bottes pour une paire bien chaude. Il peut parfois répéter ce procédé à toutes les heures. S’il n’y a pas de fumée à la cheminée du garage les voisins savent qu’Adélard ne se sent pas bien. Atteint aussi de zona, il trouve ça souffrant mais ne s’en plaint jamais; j’ai dû le questionner pour obtenir ces détails. Ses “bobos” ne l’empêchent pas de travailler dans son garage, passe-temps favori où il construit et effectue toutes sortes de réparations pour les autres. “Jack of all trades” comme il se décrit, il est très habille dans tout ce qu’il entreprend. Toujours souriant, jovial et de bonne humeur, Ad'lard est très apprécié de tous ses amis; il regarde toujours le bon côté des gens et des choses.
Adélard, c’est de l’or en barre. Nous t’apprécions tous. Merci pour ton côté très humain. Bonne chance!




