
Personalités 2007
PERSONNALITÉ DU MOIS DE DÉCEMBRE 2007
Hermance St. Jules
Texte : Clément GermainOn ne peut parler d’Hermance sans mentionner son Léo.
Ils ont partagé quarante-six ans et demie de vie commune. Ils ont vécu un grand amour et ça se voit dans ses yeux quand elle parle de lui. Elle a vécu une vie heureuse: “Mon Léo m’a bien gâtée; il savait comment me prendre. On a eu ensemble des moments extraordinaires.”
En entendant le témoignage d’Hermance, on réalise vite que la trame de sa vie est tissée d’amour. D’abord, l’amour de ses parents, qu’elle leur rendait également, l’amour dans sa vie de couple et enfin, l’amour de ses enfants, petits-enfants et arrières-petits enfants qui font toujours partie de sa vie. Mais commençons par le début.
Née le 7 mai 1931, Hermance a perdu sa mère, Rosina, à l’âge de dix ans. Celle-ci est décédée lors de la naissance d’un garçon à sa quinzième grossesse. Mme Gravel avait de la difficulté à donner vie à ses garçons. Cinq sont morts à la naissance ainsi qu’une petite jumelle dont le jumeau a survécu. Une autre petite fille est décédée du croup à neuf mois. Imaginez la douleur dans le coeur de cette mère, elle qui aimait tous les enfants. Mais, à l’époque les soins hospitaliers étaient loin de ce qu’ils sont aujourd’hui et les accouchements se faisaient à la maison.
Hermance n’a pas été traumatisée par les difficultés de sa mère. Elle n’a jamais eu peur de donner naissance à ses cinq enfants, dans le confort de l’hôpital et endormie en plus.
Hermance croit aux anges et aux esprits. “Ma mère m’a toujours accompagnée au cours de ma vie et j’ai bien aimé mon père.” Elle a été avertie du danger par un cinquième sens qui parfois même la réveillait en pleine nuit pour qu’elle aille vérifier. “Quelle chose venait m’avertir”.
Après le décès de la mère, les huit enfants vivants, cinq filles et trois garçons ont été élevés par un père très sévère mais très aimant. Avant-gardiste, très ouvert et bilingue lui-même, Midas encourageait ses enfants à apprendre l’anglais. Sur une petit ferme de subsistance M. Gravel gardait sept ou huit vaches, des cochons, des moutons , des poules ainsi que deux chevaux qui servaient aux travaux des champs. Il a réussi à produire assez sur sa ferme pour nourrir sa famille sans devoir s’exiler à chaque hiver dans les chantiers comme beaucoup d’autres ont dû le faire. Hormidas était très fier de ses chevaux toujours bien matés et la crinière tressée. Hermance se souvient des Messes de minuit où on se rendait à huit milles de Val Ombreuse à Notre-Dame-du-Laus dans la grosse sleigh. Emmitouflés dans de grosses couvertures et enfouis dans le foin pour se protéger du froid, les enfants avaient bien hâte de revenir à la maison où les attendaient les plus jeunes et le réveillon préparé par maman Rosina. La tourtière, le ragoût de pattes de cochons et les tartes étaient à l’honneur.
Sans électricité jusqu’en 1952 ou 1953, on avait l’eau à la pompe dans la maison. Tous les enfants devaient faire leur part et aider sur la ferme: soigner les animaux, traire les vaches, aller chercher les oeufs au poulailler, entrer le bois de chauffage, aider au ménage et faire à manger. Chacun devait mettre la main à la pâte pour le bon roulement de la maisonnée et tout cela sans rouspéter et sans même questionner. Tout le monde mettait la main à la tâche surtout après le départ de maman.
M. Gravel tondait ses moutons et les filles cardaient la laine, la filaient et tricotaient les bas et les vêtements pour tout le monde. Pour teindre la laine, on se servait de la pelure d’oignons pour obtenir le beige. Quant au rouge, on l’obtenait en faisant bouillir les cartons de papiers à cigarettes Chanteclair. Et ça donnait un beau rouge vif.
Un jeune garçon que papa employait sur la ferme, un vrai génie, a inventé un dévidoir pour mettre la laine en écheveau et ensuite la rouler en balles. Il a donné son invention à Yvette, l’une des soeur d’Hermance. Avec le rouet, c’est un instrument qui a grandement amélioré la façon de traiter la laine. Plus tard, on a envoyé la laine brute à la carderie et elle nous revenait déjà toute cardée; il ne restait qu’à la filer au rouet.
Hermance se souvient encore de leur première radio à batterie. On écoutait Madeleine et Pierre et même les voisins venaient veiller à la maison écouter la musique tellement c’était une nouveauté. Il y avait aussi le chapelet en famille et tout le monde se mettait à genoux pour le réciter ainsi que les litanies des saints. Plus tard, on écoutait aussi Séraphin: “Un homme et son péché, une autre des belles histoires des pays d’en haut” bien avant qu’il ne fasse son apparition à la télé.
Un jour, alors qu’Hermance avait à peine deux mois, couchée sur un oreiller sur le moulin à coudre, la foudre est entrée dans la maison lors d’un gros orage électrique. Une boule de feu entrée par un carreau brisé d’une fenêtre en haut de l’escalier est ressortie par une fenêtre ouverte à l’étage inférieur. La grande soeur d’Hermance, Marie-Jeanne, terrorisée par l’orage, s’était réfugiée sous l’escalier. Elle a perdu conscience et a été brûlée à un bras alors que le bébé Hermance ne s’est même pas réveillée. Marie-Jeanne ne s’en porte pas plus mal puisqu’elle va fêter ses 90 ans l’an prochain. Mais ce n’est pas étonnant que M. Gravel ait eu très peur des orages électriques après cet incident.
Maman Rosina aimait bien ses fleurs. Toute la maison était entourée de plates-bandes fleuries de capucines, de pavots ou des roses. Même le jardin potager était entouré de fleurs. Ce jardin produisait tous les légumes frais nécessaires à la famille. Après le décès de Rosina, M. Gravel a produit bien des légumes qui se sont mérité des premiers prix à l’exposition du cercle des fermières. Un homme ne pouvant faire partie de ce groupe, c’est donc sa soeur qui a reçu tous les honneurs.
Hormidas a vécu des produits de sa ferme, faisant même pousser son propre tabac qu’il partageait avec ses amis. Un jour, dénoncé par un jaloux d’en vendre en contrebande, il a bien fait rire l’inspecteur en lui montrant sa maigre collection de torquettes qu’il gardait à la cave. Maman Rosina, bonne couturière confectionnait les petites robes fleuries ou les sous-vêtements à partir des poches vides pour la farine ou le sucre. Recevant aussi des boîtes de linge usagé des amis de Montréal, elle défaisait le tout et recousait des habits pour les enfants.
Après sa huitième année au couvent de Notre-Dame-du-Laus, Hermance a fait son secondaire au couvent de la rue Rideau à Ottawa où elle a passé de belles années avec les Soeurs Grises de la Croix de 1945 à 1947. À l’âge de seize ans, elle enseigne aux élèves de la 1ère année à la 7ième année dans la même école où elle-même avait fait son primaire.
Faute de maîtresse pour l’école du rang Sainte-Vierge, elle a été embauchée sans diplôme et sans expérience. Elle s’en est très bien tirée: à l’époque, la discipline n’était pas un problème. De plus, les élèves étaient tous avertis par leurs parents: “Si j’entends que vous donnez du trouble à la fille de Midas, vous aurez affaire à moi.” Pour son travail, elle recevait la modique somme de 65$ par mois. Demeurant dans la maison paternelle, Hermance devait marcher un mille et demi pour se rendre à l’école et elle a même enseigné à sa petite soeur Pierrette. Une seule salle de classe, un poêle à bois pour chauffer, les toilettes dans la remise au bout du corridor et une fontaine qu’il fallait remplir en allant chercher l’eau dans les puits du plus proche voisin. Mais la petite Gravel avait trouvé sa vocation: l’enseignement. Elle s’est donc dirigée à l’école normale dès l’année suivante et ensuite enseigner dans le rang Sainte-Vierge à Val-Ombreuse.
De sa mère très pieuse, Hermance a hérité d’une foi inébranlable dans le Christ et elle a grande confiance dans la Sainte-Vierge. Rosina était toujours en neuvaine pour quelqu’un qui en avait besoin. Le chapelet en famille n’était pas seulement récité tous les soirs mais aussi pendant les orages. Après avoir aspergé d’eau bénite toutes les pièces de la maison et toutes les fenêtres, c’était à genoux pour le chapelet et si la tempête durait trop longtemps, on pouvait même réciter tout un rosaire.
Voisin de la maisonnée Gravel à Val-Ombreuse demeurait un dénommmé St. Jules.
Le fils de ce dernier, Eugène, et son fils, Léo, tous deux de Sault-Sainte-Marie (une ville bien lointaine en Ontario) venait le visiter de temps à autre. Lors de l'une de ces visites, Léo a rencontré Hermance : pas d’étoiles dans les yeux, ni tambour ni trompette; rien de bien spécial. Mais, Léo avait sans doute un peu d’intérêt puisqu’il est retourné en visite l’été suivant avec son ami Raoul Thibodeau et il a demandé à Hermance pour sortir. Pas de problèmes, parce que très indépendante, la jeune fille de vingt ans avait l’intention de ne jamais se marier. Elle avait déjà refusé deux demandes officielles, donc elle se savait forte pour repousser les avances des trop ambitieux. De plus, Léo avait d’autres intérêts: électricien, ils songeait à ouvrir un commerce de réparation de moteurs électriques à Sault-Sainte-Marie. Donc, aucun danger qu’il vienne chercher les jeunes filles de Val-Ombreuse. À son retour chez lui, Léo lui a écrit, demandant si elle désirait correspondre. Après presque trois ans de lettres de plus en plus enflammées (ils ne se voyaient que deux fois par année), le prêtre a béni leur union en l’église de Notre-Dame-du-Laus le huit mai 1954, le lendemain de l’anniversaire d’Hermance. À l’époque c’était impensable de célébrer le mariage un vendredi, le jour de sa fête: imaginez un banquet de noces sans viande.
Encore aujourd’hui, on sent la foi inébranlable héritée de parents croyants. La vie d’Hermance se résume à trois éléments: sa famille, son église et l’école française. Hermance est très près de ses enfants.
Chacun a sa façon bien particulière de l’aider et de la supporter. Roger, qu’elle appelle son bâton de vieillesse, vient prendre le café chez-elle tous les samedis matin. Ivan, un petit Léo en peinture, est électricien , métier qu’il a appris de son pèrel. Paul, le plus jeune, a plutôt le caractère de sa mère. Esprit inventeur : dès l’âge de dix ans, il s’est confectionné un téléphone pour parler à son ami à six ou sept maisons de chez-lui. André, c’est le mathématicien de la famille. Aucune difficulté à l’école, il professe le métier de comptable. Quant à Denise “ma petite maîtresse d’école”, elle est vice-directrice à Ottawa et elle s'est installée pour y rester. Tous les enfants ont hérité de l’honnêteté de leur père et le respect des autres. Hermance est bien fière de sa progéniture; ses enfants et petits-enfants (la famille compte maintenant trente-deux descendants) qui sont toujours prêts à l’aider.
À son arrivée au Sault-Sainte-Marie en 1954, Hermance a fait de la suppléance en deuxième année à l'école St-Ignace, la seule école française de l’époque. Elle a ensuite donné naissance à ses cinq enfants. Comme présidente de l’A.P.I de St-Ignace, elle avait organisé l’ouverture officielle de l'école Notre-Dame-des-Écoles. Ayant tout préparé d’avance, elle ne voulait pas présider l’assemblée parce qu’elle attendait la venue d’un bébé avant longtemps et son état de grossesse était bien visible. Quand elle est entrée, M. l’inspecteur Léger l’a doucement prise par le bras et l’a présentée à l’assemblée: “Voici la présidente de l’A.P.I, Mme Hermance St. Jules.” Elle n’a donc pas eu le choix et elle a dû paraître bien rondelette devant tous les dignitaires dont le père Gauthier et le père Martin. Elle s’est si bien acquitté de sa tâche que l'on voulait l’embaucher sur-le-champ. Cependant, il lui a fallu attendre plus de trois ans. Léo ne désirait pas que son épouse travaille à l’extérieur de la maison mais dès qu’elle eut mit le pied dans la salle de classe pour remplacer un enseignant, elle s’est trouvée au septième ciel.
Hermance avait retrouvée sa place, sa vocation. Elle a donc suivi une année d’université en cours du soir, s’est qualifiée pour l’enseignement en Ontario et pour l’éducation spéciale. Épouse, mère de cinq enfants, enseignante à plein temps, et éducatrice à temps partiel, Hermance avait un agenda très chargé. “Heureusement que mon Léo m’a toujours appuyée à 100%; sans lui, je n’y serais jamais arrivée.”
Au cours des ans, Mme Léo St. Jules s’est toujours donnée corps et âme dans tout ce qui a trait à l’école française ou à l’église. Tour à tour présidente du conseil paroissial de St-Ignace, présidente du Centre francophone, présidente du programme d'alphabétisation Le Coin des Mots, présidente du club de l’Age d’or sans compter les nombreuses années où elle a siégé comme vice-présidente, secrétaire ou conseillère au sein de tous ces organismes francophones. Régente à plusieurs reprises des Filles d’Isabelle, elle a participé à de nombreuses ventes de bric-à-brac au sous-sol de l’église St-Ignace. “Mon Léo m’a toujours bien secondée dans tout ce que j’entreprenais. Bon cuisinier, il m’avait toujours préparé un bon souper chaud pour toute la famille. C’est grâce à lui si j’ai pu m’impliquer et participer à mon goût.” La fermeture de la paroisse St-Ignace qui allait bientôt fêter son centenaire a été un coup très dur pour Hermance, elle qui s’est tant dévouée pour sa paroisse.
On aimait bien recevoir les amis pour les fêtes, les veillées, pour jouer aux cartes mais le dimanche soir était réservé au souper de famille “Grâce à mon Léo, tous les gars ont appris à faire leur part dans la maison. Après le souper, on se retirait au salon, Léo et moi, alors que les enfants faisaient la vaisselle et nettoyaient. Au mariage de chacun d’eux, elle lui a remis un album de ses photos d’enfance. Toutefois, Hermance garde quelques unes de ces photos pour ses propres souvenirs.
Hermance ne jette rien. Dans ses albums bourrés de photos on y retrouve de la 1ère année à l’université, ses certificats, toutes les lettres reçues de son Léo, les cartes de fête ou découpures de journaux. On peut y voir qu’elle a été reçue Enfant de Marie le 8 décembre 1944 et on y retrouve même sa promesse d’adhésion. Les bulletins scolaires de ses enfants du jardin à la 13ième leur ont été remis. Mais on retrouve leurs souvenirs d’école tous bien rangés dans les albums. On peut voir que ses “trésors” lui tiennent à coeur.
Hermance adore confectionner ses
propres cartes de Noël. À partir de vieilles cartes, de revues, de catalogues, elle découpe, dessine, ajoute et compose ses cartes personnelles. “Il y a une petite fille en moi; je suis restée enfant dans l’âme”. Quelle belle qualité! Si chacun de nous pouvait garder un peu de ce côté enfant comme Hermance, le monde serait tellement meilleur. Elle a toujours sa collection de poupée. Elle ne s’offusque pas facilement et a un bon sens de l’humour “Comme mon Léo”. Mais elle est aussi rancunière, un petit côté qu’elle a hérité de sa mère. N’allez surtout pas lui faire un coup de cochon, vous allez y goûter.
Hermance adore voyager. Elle a vu le Canada de Terre-Neuve au Pacifique sans manquer les Îles-de-la-Madeleine et la Gaspésie qu’elle a visité avec sa soeur Pierrette. Son amour des voyages a débuté en 1984 lors d’un échange de professeur où elle a passé six semaines à Montpellier et Paris avec quelques jours de détente à Barcelone en Espagne. Son premier périple à l’extérieur du pays lui a vraiment donné la piqûre des voyages. Comme Léo était moins enthousiaste, elle a dû le mettre devant le fait accompli.: “J’ai deux billets pour la Jamaïque; tu viens avec moi ou tu restes.” Ensuite à Cuba et au Venezuela et il commençait à aimer ça mais c’est là qu’il a découvert qu’il souffrait d’un cancer aux poumons. Avec ses enfants, elle en a pris soin. Après trente-trois traitements de radiothérapie à Sudbury, Léo s’est éteint dans ses bras, à la maison, le 11 janvier 2000 à 20 h, entouré de toute sa famille. “Je ne voulais pas accepter. Jusqu’à son dernier soupir, j’espérais en un miracle.” Mais ça n’a pas été la fin d’un grand amour parce que, même aujourd’hui, quand elle parle de son Léo, on voit ses yeux briller et on peut sentir la présence de cet être cher dans son coeur. Hermance gardera cet amour jusqu’à son dernier souffle.
Après le départ de Léo, à la retraite de l’enseignement, elle s’est adonnée de nouveau à sa passion du voyage.
Avec son amie Jeannine Montbourquette, elle a passé dix-huit jours chez les soeurs au Malawi. Au retour, elles ont visité La Hollande, Rome et le Vatican. Visite en Thaïlande où elle est montée à dos d’éléphant. Avec des voyages organisés, elle a visité la Tunisie puis l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les Îles Fiji. Près d’Uluru en Australie, elle a dégusté un banquet sur une table dressée en plein désert. Après avoir éteint les chandelles, on a écouté le silence du désert. À la seule lueur des étoiles, le tableau était tout à fait féérique.
Un autre voyage lui a permis de visiter quatre grandes capitales d’Europe: Cracovie en Pologne, Budapest en Hongrie, Prague en Tchécoslovaquie et enfin Vienne en Autriche. Elle nous parle de la mine de sel de Wieliczka en Pologne d’où on extrait le sel depuis plus de mille ans.Hermance a aussi fait une croisière en Amérique du Sud et Amérique Centrale avec traversée du Canal de Panama et les plages ensoleillées de la Riviera mexicaine. Notre voyageuse a aussi visité la Grèce et la Turquie avant de s’aventurer en Chine et au Tibet. Malheureusement, son état de santé ne lui permet plus ces belles aventures. Un voyage en Égypte cette année l’a bien tentée mais elle ne s’en est pas sentie la force.
Hermance dit avoir eu une vie heureuse et choyée. Mais dans ce bas monde, on fait un peu sa chance et la petite fille de Val-Ombreuse, la fille à Midas a fait sa bonne part pour se mériter son bonheur, son Léo!



