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Personalités 2007

PERSONNALITÉ DU MOIS DE MAI 2007

DENISE MARTEL

Texte : Clément Germain

“On passe une belle vie!” me dit Denise, parlant de sa situation actuelle avec son époux Robert sur une ferme près de Bruce Mines. Ce à quoi je réponds: “Chacun tisse la toile de sa propre vie”. Elle se trouve confortable et bien dans sa peau. Elle ne convoite pas les millions; ça importe bien peu. Les amis, la famille, une bonne santé c’est bien plus important. Et si on oublie la santé, on se le fait rappeler.

Denise a une belle philosophie de vie : chacun est l’artisan de son propre bonheur. 1 Et elle l’applique dans chaque activité de son quotidien. Il ne faut pas attendre après Pierre, Jean, Jacques pour être heureux. Il s’agit de fonctionner dans une ambiance créative. Avec Robert, elle forme une équipe stable. Il est un homme très positif qui peut passer à travers beaucoup d’obstacles et de défis.

Bien que native de Belleville, Denise Charron a grandi à Toronto. Son père avait un emploi pour le gouvernement et était responsable de l’entretien de toutes les bâtisses fédérales de l’Ontario. Petit gars d'Iroquois Falls, John W. Charron a fait un séjour dans la marine et a fini ses études universitaires avant de commencer pour le gouvernement fédéral.

La mère de Denise, Ernestine Vannier de Sturgeon Falls était enseignante et la famille a déménagé à plusieurs reprises avant de s’installer pour de bon à Toronto. Même toute petite, Denise savait qu’elle retournerait dans le Nord. La vie à Toronto n’était pas faite pour elle. Bien que M. Charron ne parle pas français, son épouse insistait pour que les enfants communiquent toujours en français dans la maison.

Denise s’est souvent sentie comme une pionnière. À Toronto, elle devait endurer trois heures d’autobus chaque jour pour se rendre à l’école Sacré-Coeur, la seule école française de la ville. Comble d’ironie, une semaine avant la fin de sa dernière année, on a inauguré le métro est-ouest qui l’aurait déposée plus près de sa destination. Elle a fait sa huitième année à l’école Ste-Madeleine où elle faisait partie de la première classe de gradués. À l’époque, cette école consistait en une série de classes portatives dans la cour d’une école anglaise. Que de sacrifices et que de batailles pour obtenir son droit à l’enseignement en français. C’est maman qui poussait fort et papa qui la secondait en tout.

À l’âge de dix-huit ans, Denise a épousé Robert Martel, le professeur de son frère à l’école Ste-Madeleine, il y a de cela trente-cinq ans cette année. Elle a ensuite obtenu son diplôme au Toronto Teachers’ College pour enseigner, y incluant le français langue seconde. Elle a eu une classe dans cette ville pendant deux ans avant de retourner à Haileybury pour cinq ans. Mais la différence était trop grande: de deux millions à deux milles habitants. Alors, le quinze août 1980, la famille déménage à Sault Ste. Marie. Jean-Marc et Patrick avaient respectivement quatre ans et deux ans alors que Christiane est née au Sault en 1982.

Denise a commencé par enseigner le programme d’immersion dans les écoles publiques au Sault. Avec ses cinq années d’expérience dans le domaine à Haileybury, elle n’a eu aucune difficulté à se trouver un emploi. Après un congé de maternité pour accueillir la petite Christiane, elle a pris la classe préparatoire à temps partiel pour le conseil séparé avant de retourner à plein temps dans les écoles françaises. Denise fait une carrière et se dévoue dans l’enseignement. Devenue conseillère pédagogique et ensuite directrice à Notre-Dame-des-Écoles, tout va très bien jusqu’en 2001 quand son médecin lui annonce qu’elle est atteinte d’un cancer. C’est un cancer inflammatoire du sein, un de la pire espèce, le plus agressif que tu puisses avoir. Une seule question lui vient à l’esprit : “Docteur, est-ce que ce cancer peut-être vaincu?” À la réponse affirmative du médecin, elle se promet sur-le-champ qu’elle va être gagnante dans ce combat. Et elle a tenu sa promesse.

Après un congé de maladie de deux ans, Denise retourne enseigner A.L.F (actualisation linguistique francophone) à demi temps pendant une année avant de prendre définitivement sa retraite en juin 2004.

Sa période de maladie n’a pas été facile. 4 Moins d’une semaine après la découverte de son cancer, elle recevait un traitement de chimiothérapie. Lors de sa chirurgie d’urgence quatre mois plus tard, le médecin lui donnait à peine trois mois à vivre. Elle déclare que son amour de la nature et des animaux lui a aidé à surmonter son épreuve. La semaine même où son médecin leur a annoncé la mauvaise nouvelle, Denise et Robert devaient prendre une décision finale quant à l’achat d’une ferme près de Bruce Mines. À la question de Robert : « Est-ce qu’on achète quand même malgré ton cancer? » Denise lui répond: “You don’t let go of your dreams when you’re fighting for your life.”

Et maintenant le couple Martel vit son rêve. La maladie a disparu. Ils se sentent choyés et sont autosuffisants. À proximité d’un beau lac, en pleine nature, ils produisent leur propre viande sur la ferme alors que le jardin leur donne fruits et légumes. Les visites à l’épicerie coûtent très peu. Le bois de chauffage provient de leur boisé alors qu’une fournaise à l’huile n’est là qu’en cas de froid extrême ou d’absence prolongée.

Lors de l’achat, la ferme n’avait pas été cultivée pendant les dernières vingt-cinq années. Il y avait donc beaucoup de travail à faire pour tout remettre en état de fonctionner. Denise attribue à tout ce travail constructif dont la rénovation majeure dans la maison et le boulot extérieur une grande valeur thérapeutique dans sa convalescence et son combat contre le cancer. En travaillant fort à reconstruire les clôtures et les enclos, à nettoyer la grange, à pelleter le vieux crottin, on oublie son propre mal et il ne devient plus l’unique préoccupation de son cerveau. Mis de côté (mais impossible de l’oublier complètement), le mal n’a plus qu’à disparaître. Quelle belle philosophie, quelle admirable leçon de vie!

Denise a toujours aimé les animaux. Interdite d’avoir un chien quand elle était jeune, elle s’est attachée à son budgie : “Pierre Elliott Trudeau”. À l’automne 2002, un petit veau a été le premier occupant de la grange. Comme on lui conseille de ne pas trop s’y attacher parce qu’il devra finir dans son assiette, Denise le baptise “Steak” afin de ne pas oublier la fin destinée à son veau. Mais comme elle doit le nourrir à la bouteille et plus tard se faire téter les doigts dans un seau de lait pour l’inciter à boire (c’est la meilleure façon pour montrer à un veau à boire de lui-même), elle s’y attache malgré elle. Steak devient comme un chien de compagnie et suit Robert et Denise sur les talons partout sur la ferme. “Steak est devenu mon bébé.” Ensuite “Hamburger” s’est ajouté au troupeau des Martel. Il va sans dire que Denise a été bien triste quand leurs deux premiers invités ont fini à l’abattoir.

Pour éviter ce déchirement: élever, choyer et engraisser des amis pour ensuite les trahir et les faire tuer, Denise a trouvé une solution. 2 Neuf alpagas viennent égayer la ferme. Ceux-ci donnent leur toison de fibre une fois par année sans avoir à payer de leur vie. Robert et Denise jouissent donc maintenant de cinquante-huit animaux de compagnie sans compter Mindy, la chienne bergère ni le lama Lulu. Comme l’alpagas (on dit alpaca en anglais) est tellement doux et docile qu’il se laisserait manger la laine sur le dos, il faut un lama dans le troupeau pour le défendre et avertir du danger. Avec sa voix de trompette Lulu donne l’alarme et se défend contre les loups ou quelques chiens errants qui viendraient attaquer le troupeau.

Des cinquante-huit alpagas sur la ferme, il y en a sept de vendus mais qui y demeurent comme pensionnaires. Après onze à douze mois de gestation, la femelle donne naissance à un bébé par année. Deux ou trois semaines à peine après avoir donné naissance, elle est de nouveau gravide. Ce qui veut dire que la femelle alpaga est enceinte la majeure partie de sa vie, ce qui lui va très bien puisqu’elle se porte mieux et est en meilleure santé lorsqu’enceinte.

Les bébés naissent en général en été et doivent être tondus avant l’été suivant. La chaleur de l’été leur serait insupportable. La tonte de l’alpaga n’est pas une “job”, c’est un art. À tous les ans, les Martel engagent un “barbier” qui vient faire la tonte la grande fin de semaine du mois de mai. Comme la qualité, la finesse, la densité et la longueur de la fibre varient selon d’où elle provient sur l’animal, il y a tout un processus nécessaire pour garder l’uniformité de la fibre récoltée. Alors qu’il suffit de trois minutes pour tondre un mouton, il en faut vingt pour en faire de même à l’alpaga. Toute une équipe s’affaire à minimiser le traumatisme pour chaque animal. Une table spéciale basculante aide l’alpaga à se sentir moins dépaysé. Alors que la laine de mouton se vend environ .70$ la livre, la fibre de qualité de l’alpaga peut aller chercher jusqu’à 40$ pour le même poids. Pas étonnant puisque la fibre étant plus douce, plus fine et plus soyeuse est aussi de sept à huit fois plus chaude que la laine de mouton. Il y a une grande demande pour le produit fini: bas, chapeaux, foulard, pantoufles ou tout simplement fibre en balles pour tricoter.

Comme il y a douze ou treize naissances par année, le troupeau grandit assez vite. La vente des produits et la vente des bébés à d’autres éleveurs règle le problème d’avoir à envoyer ses amis à l’abattoir. L’espérance de vie d’un alpaga étant de vingt à vingt-cinq ans, on peut presque dire qu’à sa naissance, chacun vaut presque son pesant d’or. Avec l’agrandissement du troupeau, Robert et Denise apprennent graduellement à mieux connaître leur produit et à développer le marché. De vrais pionniers de l’alpaga dans la région, ils ont donné le goût à plusieurs éleveurs à faire de même. Cette passion leur fait découvrir tout un monde nouveau d’artisans: ceux qui filent, tissent ou tricotent cette fibre si riche. Sur l’île St. Joseph, se tient une rencontre mensuelle des artistes intéressés afin de parler alpaga.

Denise regarde l’avenir avec beaucoup d’optimisme. Déjà très impliquée dans la communauté, elle se voit agrandir son cercle d’influence. 3 La ferme est toujours ouverte à de nombreux visiteurs. Les alpagas font souvent sensation. Dans les activités spéciales des écoles environnantes ou dans les foires mondaines. À travers le Club 4-H, les jeunes apprennent à prendre soin d’un animal et à l’entraîner. Bientôt, Denise prévoit organiser des compétitions d’obstacles avec alpagas comme on le fait pour des chiens dressés. Ce sera une première en Ontario sinon au Canada. L’animal devra faire un parcours de situations difficiles sous la direction de son entraîneur. Enfants et alpagas vont très bien ensemble. L’animal est moins intimidé que par un adulte et l’enfant doit apprendre la patience, la douceur pour ne pas le brusquer. Il doit connaître l’animal, respecter son tempérament, apprendre à communiquer avec lui sans lui faire peur, doit se maîtriser pour rester calme près de son protégé et apprendre à lui donner des directives claires et précises. Par contre l’alpaga apprend très vite et peut faire confiance à son maître. Une relation spéciale qui peut être thérapeutique s’établit entre l’animal et son entraîneur.

À chaque année, la famille Martel joue le rôle des rois mages avec ses “chameaux” venus de l’Orient lors de la “Marche Sainte” de Bruce Mines. Dominion, le mâle dominant né le 1er juillet, Pretty Boy, mâle à deux couleurs ou encore Hershey ou Bailey’s Irish Cream ont vite perdu de leur peur et de leur nervosité devant la foule nombreuse et bruyante. Comme ils ont une excellente mémoire, ils se souviennent d’une année à l’autre de ce qu’on attend d’eux.

Chaque alpaga de la ferme a son propre nom ainsi qu’une puce électronique pour l’identifier. On enregistre rigoureusement le pedigree de chacun. En plus du troupeau d’alpagas et du lama, Denise et Robert ont aussi des poules qui fournissent les oeufs, des vaches pour le lait ainsi que trois chevaux de race palomino et arabe. Un quatrième est aussi en pension sur la ferme. Depuis toujours Denise rêvait de faire de l’équitation. Elle peut maintenant s’en donner à coeur joie.

Denise voit l’avenir d’un bon oeil. Avec les petits enfants qui viendront passer l’été chez grande maman, Denise n’aura pas le temps de s’ennuyer. Elle voit son entreprise s’agrandir pour transmettre son amour des animaux à l’autre génération. Elle vit maintenant son rêve. Et pour finir, Denise lance un grand merci à toute la communauté francophone de Sault Ste. Marie qui a été fantastique et l’a supportée de ses visites, pensées et prières lors du temps difficile de sa maladie. Et en retour, cette même communauté francophone te dit merci pour ton implication et ta grandeur d’âme!


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