
Personalités 2006
PERSONNALITÉ DU MOIS - ÉTÉ 2006
Toni Tremblay
Bien connu de tous, jeunes et vieux, comme pepére Toni, M. Antonio Tremblay est né en 1933 dans un petit village d’une quinzaine de familles. Baie des Rochers est situé entre deux montagnes à une douzaine de kilomètres de Saint-Siméon dans le comté de Charlevoix dans la province de Québec. Traversez le Saguenay entre Tadoussac et Baie Ste-Chaterine sur le traversier. Ensuite, sur la route 138 qui longe la Côte-Nord du fleuve St-Laurent, ne clignez surtout pas des yeux sinon vous allez manquer son village natal, Baie des Rochers.
Un des premiers souvenirs de Toni est le vol incessant des bombardiers et avions de reconnaissance qui patrouillaient le St-Laurent à la recherche de sous-marins ennemis. Que de cauchemars ces vols ont engendrés dans une petite tête si fertile en imagination.
Son père, bûcheron et journalier a construit leur première maison à la croisée des chemins de Baie des Rochers à quatre ou cinq kilomètres du fleuve. Très jeune, Toni accompagnait son père à la chasse au loup-marin, canard sauvage, “cacanvi, bec-scie ou lomognack”. Il se souvient de festins de beignes cuits dans l’huile de loup-marin. L’huile de marsouin, trop amère, servait à la confection du savon. Toni a connu son grand-père Bouchard, cordonnier à ses heures, qui fabriquait des “pishous” de peau de loup-marin et des chapeaux de poil.
Vers l’âge de neuf ans, à la suite d’une cueillette de bois naufragé sur le fleuve par temps froid, Toni a attrapé une pneumonie qui a dégénéré en tuberculose. Il a traîné cette maladie pendant dix-huit mois avant d’être diagnostiqué comme tuberculeux. Au lieu de l’envoyer au sanatorium, ce qui était signer son arrêt de mort, son père lui a construit une chambre en haut. Toni est resté en complet isolement dans cette chambre pendant deux ans et demie, soit jusqu’à ce que toute trace de tuberculose soit disparue. Les seules personnes qu’il a pu voir dans tout ce temps furent sa mère et occasionnellement, le curé.
Si vous voulez en savoir davantage sur cette période difficile dans la vie de Toni, vous pouvez lire son livre “Plus qu’une simple maladie d’école”. Ce petit livre est disponible dans les écoles françaises du Sault ainsi qu’à la bibliothèque “L’auberge des Auteurs” au Coin des Mots sur la rue Rankin.
Vers l’âge de treize ans et demie Toni est guéri et recommence enfin l’école mais ce plaisir fut de bien courte durée puisque son père s’étant cassé une jambe, Toni dut quitter l’école après quatre mois seulement pour aller travailler et faire vivre la famille. Le jeune homme de quatorze ans devient donc le seul gagne-pain de toute la famille. Ne sachant lire, écrire ni compter, le seul travail disponible était donc le « bûchage » en forêt. Pendant environ quatre ans, le revenu du travail de Toni assurait la subsistance de ses huit frères et sœurs ainsi que de ses parents. Puis enfin quand son jeune frère Henri a eu ses seize ans, il a pris la relève jusqu’à ce que leur père reçoive sa pension de vieillesse.
Quand, à l’âge de quatorze ans, Toni à dû quitter l’école pour devenir le gagne-pain de la famille, il n’a pas alors réalisé le handicap de son manque d’éducation. Pour lui, tout était normal, mais, ce n’est que beaucoup plus tard dans la vie qu’il a compris le fardeau de ne pas savoir lire, écrire ou compter.
En 1951, quand Toni a eu ses dix-huit ans, toute la famille déménage en Abitibi pour faire de la colonisation. Encouragées et poussées par le clergé, le gouvernement et le manque de travail dans leurs villages, les familles s’enfoncent en plein bois pour défricher des terres nouvelles et fonder de nouveaux villages. Le gouvernement octroie gratuitement à Toni et à son père chacun un lot de cent acres en pleine forêt à un endroit qui deviendra plus tard le village de St-Eugène. La forêt est vaste, beaucoup de tremble à bûcher et de grandes terres à défricher. Il n’y a même pas de chemin et il faut traverser un marécage. La seule façon d’amener le matériel de construction pour les maisons est à l’aide d’un tracteur à ponts communément appelé le “bulldozer”.
Les dix pères de famille du groupe se sont entre-aidé pour la construction des dix maisons avant de faire venir les femmes et les enfants. Chaque maison consistait en un carré de 22 par 24 pieds en deux par quatre avec un rang de planches à l’extérieur, le tout recouvert d’un papier brique. Le premier hiver a été terrible. Seulement du tremble comme vois de chauffage, pas d’isolant dans les murs qui n’étaient même pas finis à l’intérieur. Le vent sifflait à travers les fentes. On y a passé deux hivers avant de pouvoir se permettre une finition à l’intérieur des murs, toujours sans isolant. C’était la tâche de Toni de se rendre en traîneau à chiens au village voisin, St-Janvier-de-Chaze à une dizaine de milles pour aller chercher la poste pour tout le village.
À l’été, on a ponté le marécage, c’est-à-dire qu’on a mis des troncs d’arbres de travers sous le chemin avant d’y ajouter du gravier. Mais la route elle-même, en terre de glaise appelée “gumbo”, assez belle par temps sec, devenait une vraie patinoire savonneuse sous la moindre pluie.
Le deuxième été, on a construit une petite chapelle qui a servi d’école pendant deux ou trois ans. Le prêtre de St-Janvier venait y dire la messe une fois par semaine en été et peut-être une fois par mois en hiver.
En 1954, après avoir épousé la belle Marie Bouliane, Toni construit sa propre maison sur son lot à St-Eugène. C’est là que sont nés les trois plus vieux, Denise, Marc et Richard. Serge et né à l’hôpital de Lasarre et Nathalie, plus tard, à Sault Ste. Marie. Laissant Marie et les enfants à St-Eugène, Toni s’en va bûcher à Cochrane, en Ontario. Ensuite il déménage sa famille à Matheson où il tient un magasin général en engage des hommes à bûcher pour lui. Comme il a tant à faire, c’est à Marie que revient la tâche du magasin général et du pompage d’essence en plus de s’occuper des quatre jeunes. À un moment donné, Toni a jusqu’à 125 hommes qui travaillent pour lui. Mais à cause de son manque d’éducation et de son trop grand cœur, il se fait rouler à maintes reprises. Que de fois ses bûcheux partent avec tout le matériel du “camp de batch” que Toni leur avait avancé sans même couper un seul billot. Toujours est-il que Toni y perd sa chemise.
Découragé, déprimé et endetté de dix mille dollars, il s’en vient à Echo Bay. Encore une fois, il doit laisser Marie et les enfants en arrière sans un sou et sans manger. Après avoir contracté un peu dans la région du Sault, Toni se trouve enfin un emploi stable pour l’aciérie Algoma Steel. Mais, aussitôt le malheur frappe de nouveau: une grève qui dure six mois. Ne sachant pas l’anglais et sans éducation, il ne sait même pas se qualifier pour recevoir de l’assistance sociale. La broue à la bouche tellement il est fâché, le préposé le met à la porte avec son interprète et lui lance de s’en retourner au Québec; tout ce qui manque est le proverbial pied au derrière.
Heureusement, juste avant les Fêtes, la grève prend fin et la vie reprend un peu de son normal. Pendant un an et demie comme il ne peut pas se permettre une auto, Toni doit faire du pouce pour aller travailler. Bien souvent, il a fait les vingt kilomètres à pied sans recevoir l’aide d’un bon samaritain. Quant à son ménage et effets personnels demeurés à Matheson, il a tout perdu, faute d’argent pour aller les chercher. Toni blâme beaucoup sa mauvaise fortune sur son manque d’éducation. S’il avait su lire, écrire et bien compter, il aurait pu faire de meilleurs choix dans la vie.
En 1972, Toni et Marie s’achètent une roulotte dans le parc Landslide. Ça fait moins loin pour marcher à l’ouvrage. Graduellement, Toni a amélioré et agrandi la roulotte pour en faire sa maison et y abriter sa famille. Les plus jeune, Nathalie y est née et demeure maintenant voisin de la maison de ses parents.
Tout au long de sa vie, à cause de sa constitution plutôt faible, Toni n’a pas joui d’une bonne santé. Il a même dû prendre sa retraite à l’âge de quarante-neuf ans à cause de maladie. Dans la cinquantaine, Toni a enfin pu réaliser son rêve: apprendre à lire, à écrire et à compter. Grâce à des cours d’alphabétisation populaire qu’il a suivis au Coin des Mots, Toni a amélioré son sort. Il a appris à se servir de l’ordinateur et a même gagné le prix d’un concours d’auteurs, ce qui lui a valu de faire publier un livre: “ Plus qu’une simple maladie d’école.” Il peut enfin dire: “J’en ai appris assez pour me démêler en lecture et en écriture.” Toujours de grand cœur, afin de redonner à la société ce qu’il a lui-même reçu, Toni s’est porté volontaire pour commencer un programme de sensibilisation aux problèmes qu’engendre l’analphabétisme. Pendant trois ans, Toni a donné de son temps pour visiter les élèves des écoles d’un bout à l’autre du pays et même jusqu’en Louisiane. Par son histoire personnelle, son expérience de vie tellement marquée par son manque d’éducation, il a incité les élèves à obtenir un diplôme et il les a sensibilisés aux problèmes qu’engendre le décrochage scolaire. Des milliers d’élèves ont été profondément touchés par son témoignage personnel.
Très sociale, pepère Toni a toujours été très impliqué dans son milieu paroissial. Membre du comité récréatif, il a organisé mille et une activités diverses: voyage en autobus pour pêcher l’éperlan, voyage communautaire de pêche sur la glace du lac Supérieur, parties de tire d’érable dans les écoles lors de la fête de la Ste. Chatherine, partie de sucre, déjeuners aux crêpes, parties de ballon-balai sur la glace de l’école Ste-Jeanne-d’Arc pour en nommer quelques-unes. Même aujourd’hui encore, il se rend à la messe du samedi soir et celle du dimanche matin afin de rencontrer le plus grand nombre possible de ses amis. Souvent il se tient à l’arrière de l’église pour accueillir et rencontrer les nouveaux venus pour qu’ils se sentent bien à l’aise dans notre paroisse. Une fois par mois, pepère Toni se rend à l’école de petit-fils, Dustin, pour partager un repas avec lui et son professeur.
Après les gens, la deuxième passion de Toni est la cueillette des bleuets. Initié à cet art par son père dès son tout jeune âge, il a rarement manqué un été où il n’a pas cueilli. À la retraite depuis plus de vingt ans maintenant, il a plus de temps pour s’adonner à sa passion. Il installe sa tente ou sa roulotte dans une bleuetière sauvage au début de la saison et y passe presque deux mois chaque été à cueillir ses petits fruits préférés. Il invite tous ses amis et sa famille à venir vivre l’expérience avec lui. Quand il fait beau, pepère Toni est au ciel, entouré de bleuets et de beaucoup d’amis. Il peut alors s’adonner à un autre grand plaisir: raconter des histoires et, ce qui est très intéressant, ce sont des histoires vraies, des faits vécus. Il peut raconter des faits divers de grandes soirées sans se lasser et sans tanner ses auditeurs. Quand vous le verrez, demandez-lui de raconter quand il a pris son chien pour un loup et a failli le tuer à coups de hache!
Comédien à ses heures, pepère Toni a joué dans plusieurs productions de la troupe de théâtre Synapse. Le mois dernier, il a joué le rôle de chasseur qui sauve Blanche-Neige lors de la soirée Gala des élèves de Notre-Dame-des-Grands-Lacs.
Très proche de sa famille, pepère Toni passe beaucoup de temps près de ses petits enfants. Très habile de ses mains il leur fabrique des jouets, des sifflets, des cerf-volants et des avirons, des manches de haches, des meubles ou portes d’armoire pour les plus âgés. Il passe beaucoup de temps dans l’atelier de son fils Richard à confectionner des cadeaux pour tous et chacun ou bien à faire du vin pour donner à gauche et à droite.
Par son exemple et ses bons conseils, il encourage ses petits-fils à jouer du violon comme il l’a fait longtemps lui-même dans sa jeunesse. Aujourd’hui, il ne peut plus jouer à cause de deux doigts coupés dans des accidents de menuiserie mais il joue de la cuillère et s’accompagne en tapant du pied. Pendant de nombreuses années, avec Marie, Denise et Nathalie, il a assouvi son amour pour la danse en faisant partie d’un groupe de “clogging” ou danse à claquettes. Vous devriez voir les rencontre de famille quand Serge vient visiter du sud de l’Ontario avec leur dernière petite-fille.
Le 24 juillet 2005, pepère Toni a subi une grave chirurgie à cœur ouvert: on lui a changé deux valves cardiaques et on a effectué un pontage à l’une de ses artères. Il a perdu beaucoup de son énergie de jeunesse mais il a encore de l’entrain et beaucoup d’espoir. N’oubliez pas, il a dix petits-enfants et un arrière petit-fils; il a donc encore beaucoup de pain sur la planche. Il a même déjà fait monter sa roulotte à Wawa, en plein champ de bleuets, prêt pour la saison de cueillette.
Je lève mon chapeau devant mon ami Toni. Merci pour ton exemple, ta ferveur de vivre, ta considération pour les autres et ton grand cœur. Si quelqu’un est prêt à donner sa chemise, c’est bien toi, mon Toni. Je suis heureux d’être ton ami.




