franco-fiers

 

Fils RSS rss

st jean banner

Personalités 2006

PERSONNALITÉ DU MOIS DE NOVEMBRE 2006

Ghislaine Thibodeau

"War Bride" que je traduirai ici comme "épouse de la guerre", Mlle Ghislaine Douchet, à dix-huit ans, a quitté parents, amis, patrie, tout un monde connu, pour devenir Mme Maurice Thibodeau et suivre son nouvel époux jusqu’à Sault Ste. Marie, en plein coeur d’un continent éloigné. Que de courage et que d’amour!

Trois mois à peine après le jour du débarquement en Normandie, Maurice arrive au village de Buigny-Saint-Maclou soit le trois septembre 1944. Ghislaine, avec un groupe de jeunes filles, apporte des fleurs pour souhaiter la bienvenue aux soldats canadiens qui venaient de libérer leur village de l’occupation allemande. Cachés dans un verger pour ne pas être repérés par les bombardiers de la Luftwaffe, les Canadiens, avec un contingent de Polonais, avançaient vers l’intérieur du pays en délogeant les soldats allemands. Comme Maurice était le seul du peloton qui parlait français, ce fut donc vers lui que le sergent dirigea les jeunes filles avec les fleurs. Après cinq ans d’occupation nazie, les Français étaient tout heureux de voir arriver les libérateurs. Sentiments de soulagement, de délivrance et de gratitude.

1Avec la permission du sergent, Maurice put aller partager un repas avec la famille Douchet et demanda l’adresse de Ghislaine pour pouvoir correspondre. Elle n’y vit que du feu, mais son frère avait deviné juste: Maurice n’avait pas qu’une simple correspondance en tête; pour lui, ça avait été le coup de foudre et avait reçu en plein coeur la flèche de Cupidon et Ghislaine n’était pas indifférente au charme de ce beau soldat canadien.

La première lettre, censurée par l’armée comme de raison, prit longtemps à venir, mais éventuellement les deux jeunes gens s’écrivaient régulièrement. Après avoir traversé la France, Maurice s’est rendu près de Hambourg en Allemagne, travaillant toujours comme ambulancier pour la Croix-Rouge. Dans une guerre si acharnée, ce ne sont pas les blessés qui manquaient, mais malgré le boulot, Maurice n’avait pas oublié le village de Buigny-Saint-Maclou ni la belle jeune fille aux fleurs, Ghislaine Douchet. Aussi, un an plus tard, en septembre 1945 est-il revenu en permission de dix jours pour la visiter, puis encore aux Fêtes et enfin au printemps, avec une bague de fiançailles.

3Même si leur amour était très fort, il y avait tellement de formalités à remplir: prise de sang et examen complet à l’hôpital militaire. Ghislaine a dû obtenir un "Certificat de bonne vie et moeurs" exigé par l’armée canadienne. Mme Thibodeau a gardé ce document "certifié exact par la Gendarmerie de Nouvion en Ponthieu (Somme)", avec le sceau de la mairie et de la gendarmerie. Tous ces divers documents sont d’ailleurs conservés précieusement dans une enveloppe spéciale. Que de souvenirs y sont enfermés... Maurice, quand à lui, devait demander la permission au gouvernement canadien pour se marier. L’aumonier Beaudry de Montréal a signé l’autorisation nécessaire.

Ghislaine et Maurice ont échangé leurs voeux de fidélité le onze mai 1946 dans la petite église du village Buigny-Saint-Maclou. En épousant un soldat canadien, Ghislaine devenait elle-même canadienne avec des papiers d’immigration en règle. Mais, en 1976, on a changé les lois et elle a dû faire les démarches nécessaires pour obtenir de nouveau sa citoyenneté canadienne.

Les nouveau mariés ont fait leur voyage de noces à l’Hôtel du Palais d’Orsay à Paris. Ils ont pu savourer leur bonheur ensemble quelques jours à peine puisque Maurice devait retourner à son poste avec la Croix-Rouge près d'Hambourg. Il avait signé pour une année d’occupation de l’Allemagne après l’armistice pour rester en Europe, avec l’intention de retrouver Ghislaine.

La jeune épouse de dix-huit ans abandonne tout son univers connu: famille, amis, village, pays et patrie pour suivre son mari au Canada. (Maurice avait déjà été rapatrié le 7 septembre 1946). Quel déchirement ce dut être pour elle-même, ses frères et soeurs et pour ses parents. Elle quittait sa famille pour la première fois et pour de bon. "Je n’avais pas peur; j’avais confiance en Maurice."

Partie de chez elle le trois octobre 1946, elle se rend à l’ambassade de Paris où elle rejoint un groupe d’épouses de la guerre. Elles se rendent en train jusqu’à Bruxelles en Belgique; par autobus à Rotterdam en Hollande où elles restent trois jours. Elles traversent ensuite à Southampton en Angleterre, où elles embarquent sur l’Aquitania, bateau de passagers réquisitionné pour les troupes. Après dix jours en mer, les épouses de la guerre arrivent à Halifax le treize octobre 1946 où elles sont accueillies à bras ouvert en même temps que les soldats revenant du front. Déjà revenu au pays depuis deux ou trois mois, Maurice se rend à la Gare Bonaventure de Montréal pour faire à son épouse un accueil surprise et l’accompagner jusqu’à Sault Ste. Marie où il regagne son emploi à l’Algoma Steel.

Se sont surtout ces trois points remarquables qui ont le plus frappé la jeune voyageuse et elle se souvient de tous les détails encore aujourd’hui, plus de soixante ans plus tard: l’accueil chaleureux à Halifax le treize octobre avec tambours et trompettes; l’accueil surprise à la gare de Montréal par son jeune époux qui a fait le voyage depuis Sault Ste. Marie pour l’accompagner jusqu’à sa destination finale; et enfin l’arrivée à son nouveau chez-soi où l’attendent parents, amis et toute la communauté à bras ouverts. La jeune épouse a été agréablement surprise et s’est sentie tout de suite accueillie et bienvenue dans sa nouvelle patrie.

Peu habituée à la rigueur de notre climat canadien, le premier hiver fut dur pour elle, mais Maurice et sa famille ont tout fait pour qu’elle soit confortable et se sente chez-elle. Le premier Noël, Maurice lui a même donné un manteau de fourrure pour qu’elle ne pense pas à retourner en France. Habituée à quelques pouces de neige, à la première bonne bordée en décembre, elle demande à sa belle-mère: "Quand cette neige va-t-elle partir?" Quelle n’est pas sa surprise de l’entendre répondre: "Oh! Au mois de mars ou avril." Son plus grand choc en arrivant est d’entrer au magasin Eaton et d’être éblouie de voir les étalages remplis de tout ce que l'on peut imaginer. Les magasins étaient tout éclairés; quelle différence avec Abbeville, sous l’occupation allemande depuis plus de cinq ans et maintenant aux trois quarts démolie.

Les jeunes époux ont demeurés un an et demie dans un petit appartement chez les parents de Maurice avant de construire leur propre maison en 1948 sur un coin de la terre paternelle. M. Thibodeau père avait donné à chacun de ses fils et à sa fille une parcelle de terre de sorte que Maurice et Ghislaine ont élevé leurs enfants entourés des familles de Raymond, Yvon, Albert et Béatrice. Leur petite maison existe encore aujourd’hui au coin de la rue Rowell même s’ils en ont construit une autre plus spacieuse, toujours sur la même rue. Quand ils ont aménagé dans leur première maison, au début, il n’y avait rien; ce n’était qu’un grand champ.

Les premières années ont été assez difficiles parce que Ghislaine ne parlait pas l’anglais. Elle n’a jamais joint l’organisation des "War Brides" du Sault parce qu’elle pouvait difficilement communiquer avec elles. La petite Française a trouvé ça très difficile de ne pas parler anglais; elle pouvait le lire mais le parlait avec beaucoup de difficulté. Sa belle-mère et ses belles-soeurs lui ont grandement aidé et elle a éventuellement appris assez d’anglais pour se débrouiller.

Ghislaine a toujours aimé jardiner. Au début, par nécessité, elle faisait un grand jardin potager pour aider à nourrir sa famille. Mais maintenant sa cour est remplie de légumes et de fleurs. "Maurice aimait bien les fleurs aussi". Un jour, dans un restaurant de Paris d’après-guerre, il lui a offert un bouquet de muguets; elle ne l’a jamais oublié.

Avant dernière d’une famille de neuf, dont cinq filles et quatre garçons, Ghislaine n’a plus qu’une seule soeur vivante. "Dans la famille de Maurice, c’est le coeur; dans la mienne, le cancer". Deux de ses frères faits prisonniers ont réussi à s’évader mais un troisième, en prison en Allemagne, y est resté jusqu’à la libération. Il était dans la ville de Berlin quand celle-ci a été pilonnée par les bombardiers alliés.

2 Lors du décès de sa mère, Ghislaine n’a pas pu se rendre à son enterrement mais elle a visité son père et sa famille en 1953. Puis ensuite, elle a revu ses frères et soeurs en 1976 alors que son fils Marc avait seize ans. En 1994 elle et Maurice sont retournés pour célébrer le 50ième anniversaire du débarquement en Normandie. Maurice s’est rendu à l’endroit exact où il a mis pied à terre à Courseuille-sur-Mer. Que de souvenirs! Un monument-musée a été érigé près des plages où tant de jeunes soldats ont trouvé la mort. L’an dernier, Ghislaine a revu la Provence, les Alpes, la Manche, le Pas de Calais et la Somme. Elle n’a qu’à se fermer les yeux pour se revoir, petite fille, allant porter le goûter à son père dans les pâturages.

Jules Auguste Douchet, le père de Ghislaine, était vétérinaire et berger. Ses moutons passaient à peine un peu plus d’un mois dans la bergerie où les brebis donnaient naissance dans le temps des Fêtes. Ensuite, M. Douchet les menait paître dans les pâturages et c’est là que la petite Ghislaine lui apportait souvent son goûter. Sa mère, Martlo Pocholle lui avait donné naissance à Boismont, dans la Somme, près de la Manche. Elle se souvient de sa mère comme une femme toute petite et pleine d’énergie. Mère de famille à plein temps avec un grand coeur; comme elle a dû s’inquiéter pour ses neuf enfants en temps de guerre. Elle avait déjà perdu son unique frère lors de la Première guerre mondiale de 1914-1918. Toute petite, Ghislaine se bouchait les oreilles quand les adultes autour d’elle en discutaient; mais pour les gens de France, ils ont vécu de très près, de trop près ces combats sans merci livrés à leur porte. Les Allemands ont occupé la Somme quand elle eut douze ans et elle n’osait plus sortir seule. Elle regrette beaucoup de ne pas avoir pu vivre une adolescence normale, sans guerre et sans cette peur constante.

Malgré les difficultés de la guerre, Ghislaine se trouve quand même parmi les chanceux: vivant sur une ferme, la famille pouvait jouir des produits de la terre: un grand jardin et de la viande d’agneau ou de brebis de temps à autre tandis que ceux des villes ont grandement souffert de la faim. Ils devaient vivre de rations distribuées par le gouvernement seulement à ceux qui avaient des coupons. Si vous n'aviez pas de coupon, vous n'aviez rein à manger.

Hitler avait promis de détruire Amiens et Abbeville, deux points importants dans le réseau ferroviaire français, si le pays ne se rendait pas avant telle date et mon Dieu, a-t-il tenu parole. D’Amiens, il ne reste que la cathédrale intacte, tandis qu’Abbeville s’est vue presqu’entièrement démolie.

En 1948, Ghislaine a eu le plaisir de voir arriver son frère, Jean Douchet qui est venu la rejoindre au Sault. Il y a fait sa vie comme mécanicien en machinerie lourde. Enfin, en 1958 ce fut le tour de sa soeur Mauricette, venue avec un neveu. Celui-ci est toujours bijoutier à Montréal tandis que sa soeur, la plus jeune de la famille, demeure au Sault. La venue de ces membres de sa famille dans son pays d’adoption l’ont grandement supportée et elle dit: "Je suis heureuse ici. Je me sens chez moi et les gens sont bien aimables."

Aujourd’hui, en plus de jardiner, Ghislaine aime bien faire à manger. Même si elle n’était pas cuisinière en se mariant, elle l’est devenue avec le temps. Elle essaie des recettes d’un peu partout. Pâtisseries, tartes et gâteaux ne lui cachent plus leurs secrets et elle aime bien les mets français.

Comme 2006 est l’année dédiée aux "épouses de la guerre", j’aimerais offrir un bouquet de pensées et de prières à toutes celles qui ont facilité la vie de nos soldats et qui ont tant partagé avec eux. Un bouquet spécial à Mme Thibodeau. Toute sa vie elle a secondé son époux et même aujourd’hui, sa conversation est parsemée de souvenirs de Maurice, décédé en mars 2003. Quand elle parle de lui, ses yeux brillent, son visage s’illumine: "On a eu de belles années ensemble".

Ghislaine est fière de nous montrer la photo des cinq frères Thibodeau qui ont servi leur pays en même temps dans l’armée. En costume militaire, René, Maurice, Ivan, Hector et Léo sont tous très fiers de leur uniforme: ils sont prêts à servir leur pays.

Les photos de ses enfants et petit-enfants ont aussi des places d’honneur dans la cuisine ou le salon. Marc, Joan, Judy, Dalton, Chad et Ghislain font tous partie de sa vie quotidienne. "Je ne sais ce que je ferais sans eux". Que ce soit pour un match de hockey, de football, de baseball ou simplement venir visiter grand’maman, on ne l’oublie jamais. Ghislaine adore la roulotte à Batchewana où elle passe de bons moments avec tous devant la beauté du lac Supérieur. Elle parle encore de son voyage où tout le monde, entassé dans la camionnette s’est rendu à des noces à Ottawa.

On peut voir que Ghislaine aime la vie et voit le bien dans le gens qui l’entourent. Merci pour tout ce que tu as apporté au Canada par ta présence ici; un bouquet et un grand merci à "l’épouse de la guerre".

 


Musique CountryComtemporainRock et alternatifAide